MARX AU 21ème SIECLE ?

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    LE MACHINISME ET LA SCIENCE CHEZ MARX:

    OUTILS DE L'EMANCIPATION HUMAINE ?

     

     

     

    Marx a magistralement montré comment le machinisme et la grande industrie ont asservi les masses ouvrières et ont crée un nouvel esclavage. Aujourd'hui toute la civilisation occidentale est soumise au machinisme et les activités humaines lui sont dépendantes. C'est bien ce qui entraîne la contradiction entre l'expansion économique et la crise sociale, concomitantes dans le capitalisme de ces dernières années, puisque le chômage de masse et la précarité ont accompagné toute l'évolution économique du capitalisme, avec une parenthèse importante entre les années 1936 et les années 1970. Les individus ne peuvent pratiquement plus vivre en dehors de la sphère de la grande industrie et du salariat, mais une majorité y vit toujours plus mal.. ...

     

    Egalement, bien que Marx ait écrit que la science ait été enrôlée au service du capital, il n'a jamais caractérisé les sciences et techniques comme étant connotées par le système économique qui les produit, ou portant sa marque, comme l'ont fait les auteurs contemporains, entre autres par exemple P.Dockes et B.Rosier (L'Histoire ambiguë. Croissance et développement en question , PUF, 1988), ou Benjamin Coriat ( Science, technique et Capital . Seuil 1976), ou encore l'écrivain indien Vandana Shiva ( The violence of the Green Revolution , Third World Network, Malaisie, 1991). C'est un paradoxe qui ne s'explique que par l'immense admiration que Marx portait au capitalisme, civilisation qui asservit l'homme mais qui est la plus élevée, selon lui, dans la hiérarchie des sociétés..

     

    Marx explique également que le machinisme et la soumission de la science au capital, sont inéluctables, mais vont dans le sens de l'histoire et de la civilisation, et constituent le point de passage obligé vers le communisme : fin des classes sociales et bonheur pour l'humanité.

     

    Les « acquis » de la société industrielle constituent donc les prémisses de la société communiste. C'est sans doutes pour cela que le communisme n'est pas autre chose que ce qu'il a été en URSS, en Chine, en Corée du nord, au Cambodge….

     

    1)Défense par Marx de la toute puissance et de la neutralité du machinisme .

     

    Dans le Manisfeste Communiste , Marx y indique que lorsque l'ouvrier s'efforce de reconquérir la position du « travailleur médiéval » (il s'agit du compagnon), il détruit les machines et les marchandises qui en sont issues, et met le feu aux fabriques (p 169, Tome I ). Engels expliquera cela très bien dans son ouvrage La situation des classes laborieuses en Angleterre (Engels, 1840, Editions sociales, 1960). Pour ce dernier, le bris des machines n'est pas autre chose que la lutte des classes qui s'exprime ainsi contre le Capital. Marx le convaincra du contraire. C'est selon ce dernier une lutte du prolétariat archaïque et non du prolétariat moderne ! Marx se fera l'apôtre de la défense des machines (du machinisme), car futurs instruments de production aux mains du prolétariat dans la société communiste. Ce dernier doit protéger ce qui deviendra sa propriété, donc son outils de travail; autrement dit ce dernier doit protéger le principe même du salariat et du système industriel. Les grèves qui se sont produites fin 2001 et 2002 en France témoignent à nouveau que Marx a fait erreur. Le prolétariat des usines menacées de fermeture a annoncé son intention de tout faire sauter, de détruire des ateliers et des machines. C'est sous cette menace, archaïque dirait Marx, que le patronat a fait des concessions, non pas quant au maintien des usines mais quant aux primes de licenciement, et ce sont les syndicats qui ont finalement convaincu les ouvriers de ne pas mettre leurs menaces à exécution. Ceci signifie que le prolétariat moderne n'est pas celui que Marx croyait, il est de plus en plus souvent composé de gens désespérés qui n'ont plus aucune confiance ni dans l'avenir, ni dans le prolétariat, ni dans les directions politiques et syndicales. Ils ont compris que le machinisme constitue un outil de guerre contre leur vie même.

    De plus il faut ajouter que Marx fait peser une ambiguïté extraordinaire sur la question des machines. Il sait qu'il convient de distinguer les machines (qui ont toujours plus ou moins existé : le moulin qui tourne avec la force de l'eau est bien une machine, de même le métier à tisser à bras, etc) du machinisme . Il fait la distinction dans «  l'Idéologie Allemande  », et se pose même la question de savoir si le machinisme n'est pas une force destructive. Mais il ne revient jamais sur ce point. Dans «  le Capital  », il fait une description terrible du machinisme et de la grande industrie, mais souvent il laisse croire au lecteur que machinisme et machines sont la même chose. Au risque de nous répéter, le machinisme est l'organisation autoritaire, militaire des producteurs, sur des machines disposées en batteries, où le geste effectué doit être le plus bref possible . L'utilisation libre des machines est tout à fait autre chose, elle n'implique pas qu'il y ait accumulation du capital ; il est fort probable que les machines fabriquées par des producteurs libres soient beaucoup plus polyvalentes et complexes que celles actuelles, et laissent place à la créativité.

    Lorsque Marx écrit que les machines ne peuvent naître que du travail salarié en opposition avec le travail vivant (p 286, tome II, Principes d'une critique, 1857), il s'agit du machinisme, et non des machines. Il ajoute que les machines peuvent devenir la propriété des travailleurs associés. Dans ce cas, il s'agit des machines en tant que telles, et certainement pas du machinisme d'une chaîne industrielle, s'il n'y a pas tromperie sur le sens de « travailleurs associés », c'est à dire s'il s'agit de travailleurs librement associés comme ils l'entendent et non pas assujettis à l'Etat.

     

    Marx a donc une position fluctuante sur l'appréciation à porter sur le système industriel. Tantôt ce dernier est au service du capital, tantôt il doit être vu comme future propriété du prolétariat dans une révolution imminente. D'où la tradition, dans le mouvement ouvrier, de considérer que les instruments techniques, et la science qui les produit, sont « neutres » socialement . Cette position est directement issue du refus par Marx du bris des machines intégrées dans un système de machines, puisque, selon lui, les ouvriers devaient se les approprier à moment donné. Si le machinisme du système capitaliste est bon sous le communisme, c'est donc qu'il est neutre.

     

    Il faudra attendre la fin des années 60 pour que ceci soit vivement remis en question par exemple par Dockes, Rosier ou Benjamin Coriat (opus cité). Le système industriel, disent-ils, est un système social, il ne peut pas se distinguer du capitalisme. Il ne peut pas être transposé tel quel dans une société qui serait au service des besoins humains.

    Notons que Marx avait déjà tranché sur la nécessaire préservation du système industriel en 1848 (le Manifeste) et du salariat qui va avec. Il ne fait de l'abolition du salariat un mot d'ordre (sans en donner le contenu), que presque 20 ans après. La fameuse dichotomie entre le jeune Marx, plus progressiste, et le vieux Marx, plus conservateur, tombe d'elle même.

    Mais l'expression « abolition du salariat » fait partie des ambiguités de Marx car elle ouvre des perspectives immenses, celles-là mêmes que nous évoquions plus haut, non pas dans le cadre d'un Etat industriel soi-disant prolétarien, mais dans le cadre d'une vraie association de travailleurs, dans des instances contrôlées par eux, où rien ne dit que le machinisme y serait préservé, au contraire.

     

    Dans ce cadre, comment est analysée la science ? Et en quoi la question nous intéresse ? Elle nous intéresse par la place qu'elle a aujourd'hui dans la société capitaliste et par l'argumentaire destiné à nous montrer le chemin « du progrès ».

    Ajout sur cette question (août 07).

    Cette question doit être éclairée par un livre très passionnant sur "Les briseurs de machines" de Nicolas Chavassus-au-Louis. Seuil 2006.

    Il faut préciser que les machines dont parle cet auteur pour le début du 19ème siècle sont mécaniques, tandis que les machines usuelles connues étaient des machines à bras.

    L'auteur du livre rappelle ce que Engels avait lui-même indiqué très jeune en enquêtant sur la GB au début du 19ème siècle. Le bri des machines a été très important en GB, puis en France mais c'est assez méconnu, et dans toute l'Europe.

    Les ouvriers et artisans se sont attaqués aux machines mécaniques en tant que telles, les ont détruites en bien des cas, car ils voyaient se profiler derrière les machines mécaniques, le machinisme, c'est à dire l'enrôlement dans les usines, la déqualification, le chômage et la disparition du métier qualifier d'artisan et de compagnon.

    Si Marx a fort bien vu, à la suite de Ricardo et Sismondi, la signification de l'arrivée des machines mécaniques et de l'industrie, il n'en a m'a pas moins estimé que ce processus était inévitable, que les ouvriers ne devaient pas s'y opposer, parce que, disait-il, ils peuvent faire leurs ces machines dans un futur qu'il croyait proche..

    Engels avait bien intégré le bri des machines dans une riposte de classe, mais Marx va plus loin et dit que les ouvriers, face à ces machines doivent se poser la question du pouvoir politique en leur faveur: le communisme.

    Tandis que les artisans et ouvriers voulaient conserver la société artisanale dans laquelle ils étaient encore, en l'amendant, Marx prétendait substituer à cette dernière un autre type de société, une société industrielle communiste, dans laquelle les artisans auraient disparu. En attendant, c'est entre autres Marx qui convainct le monde ouvrier d'abandonner cette lutte contre les machines mécaniques pour se consacrer à l'organisation politique en vue de la prise du pouvoir. Il y a fort à parier, qu'à part une minorité, les ouvriers ne sont pas intéressés par cette vision des choses, simplement occupés qu'ils étaient à améliorer un peu leurs conditions de vie.

    Cette question est reprise plus loin dans celle du "Tiers monde"

     

    2)La science comme force productive, moteur de l'histoire ?

     

    Une question essentielle dans l'œuvre de Marx : qu'est-ce que la science ? Nous avons relevé trois définitions de la science, ou trois contenus de la science, dans les écrits de ce dernier. Une seule définition nous paraît relever de ce qu'est étymologiquement la science, les autres relèvent de la technique ou de la technique-fiction. Une discussion sur ces diverses définitions doit avoir lieu. Etant donné la façon dont Marx a laissé définir les forces productives, la science peut-elle en faire partie ? La science fait-elle partie des richesses marchandes ? Nous en doutons quant à sa première définition. Toutefois la science est-elle neutre pour autant ? Nous verrons qu'éventuellement cette question peut n'avoir pas grand intérêt.

    Cette discussion engagée, une autre est bien plus importante. La science permet-elle de dominer la nature et d'apporter à l'humanité tout ce dont elle a besoin ? Marx le croyait. Dans la société communiste, cette domination totale devait être réalisée. Nous verrons qu'en fait il s'agissait de la domination de la nature par le machinisme.

     

    a)Qu'est-ce que la science selon Marx ? Première définition.

    La première définition de la science que nous retenons est la suivante : La science a pour objet de découvrir ce qui se cache réellement derrière l'apparence des phénomènes, des faits .

    Cela sous-entend, selon nous, deux choses a) Une description exacte des faits apparents. Rien de moins évident. Il convient de livrer avec soin cette description à la critique. La recherche scientifique a d'abord pour tâche de décrire les faits. b)Une recherche approfondie sur le contenu caché des faits, ou sur le sens caché. L'idéologie, les « a priori », sont présents dans les deux étapes, mais si la méthode de l'expérimentation est respectée (hypothèse théorique, vérification empirique, reformulation de l'hypothèse, nouvelle vérification…), on doit aboutir à des résultats intéressants, s'approchant de la « vérité », mais demeurant provisoires. Il n'y a pas neutralité des hypothèses mais tentative, par une expérimentation la plus objective possible, de disposer d'un vrai travail scientifique. Marx ne s'est pas étendu sur la signification de cette définition, c'est pourquoi nous avons cru devoir le faire.

    Marx écrit dans le sens ci-dessus : «La science ne serait rien, ou superflue, si l'apparence des choses coïncidait avec leur essence » (Le Capital. La formule trinitaire , p 1439, Tome II, La Pléiade). Ou encore « La science a pour tâche de ramener le mouvement apparent, tombant sous le sens, au mouvement réel » ( Le Capital, p 1082, Tome II).

    Appliquée à l'économie, Marx trouve une belle formule : « La véritable science de l'économie moderne n'apparaît qu'au moment où l'analyse théorique passe du processus de circulation au processus de production » ( Le Capital , p 1104, Tome II) . En effet Marx a découvert que la réalité économique « vraie », celle qui éclaire tout le fonctionnement interne du mode de production capitaliste, se passe dans le processus de production de la plus-value, et non pas comme l'expliquent les économistes en général dans le processus de la circulation, c'est à dire sur le marché, ce qui aboutit à faire par exemple du profit une différence de prix sur le marché. On voit ici concrètement la réalité s'opposer à l'apparence.

     

    Rechercher la réalité derrière l'apparence, c'est théoriquement de l'ordre de la neutralité, au sens où le résultat est suffisamment objectif pour s'imposer à tous . Mais c'est une grande illusion de le croire. Selon nous, le travail de Marx concernant la loi de la valeur et la plus-value, ainsi que la plus grande partie du « Capital », relève de la science. Or cela n'est pas reconnu, et précisément les économistes mettent ce dont nous venons de parler au rang des vieilleries de l'histoire et de la métaphysique (Joan Robinson, Essai sur l'économie de Marx, 1971, Dunod) Qui tranchera la question ? Celle-ci semble cependant tranchée dans la mesure où les affirmations sur la disparition de la « lutte des classes », sont de plus en plus ridicules au regard de la situation du salariat, pas seulement dans les pays occidentaux mais dans le monde entier. Mais qui ne veut pas savoir, ne saura jamais rien, or c'est le propre d'une majorité d'intellectuels nous a dit Bourdieu.

    Le résultat des découvertes de Marx était-il neutre ? Non, il était révolutionnaire au sens propre, il justifiait le soulèvement du salariat contre le capitalisme. C'était un résultat subversif. N'en est-il pas ainsi de presque tous les résultats scientifiques qui mettent en cause des situations et pouvoirs acquis ? La découverte que la terre n'était pas ronde a valu le bûcher à Giordano Bruno. Ce n'était pas une découverte neutre puisqu'elle mettait en question le pouvoir de la hiérarchie catholique. Marx écrit : « Dès ce moment, la science, produite par le mouvement historique, et s'y associant en pleine connaissance de cause, a cessé d'être doctrinaire, elle est devenue révolutionnaire » ( Misère de la Philosophie , 1847, p 93, tome I).

    Retenons de cette première définition que la science permet d'augmenter les savoirs, ou encore, l a science, ainsi définie, accroît les savoirs . Ces savoirs ne sont pas neutres, ainsi que nous l'avons dit. Et ils ne se révèlent pas à n'importe quelle période historique. Ils correspondent déjà à des savoirs acquis dans une période historique particulière. Les circonstances ne sont pas neutres, l'époque ne l'est pas non plus, les interrogations scientifiques ne le sont pas, les résultats non plus. On n'aurait jamais découvert la réalité de la plus-value dans une autre société que la société industrielle, qu'elle soit capitaliste ou socialiste . Donc, la science ainsi définie n'a aucune neutralité . Dans une société marchande industrielle barbare, des découvertes scientifiques peuvent être faites qui ouvrent la voie à la destruction de l'humanité. Les exemples actuels sont légion. Peut-être que nos descendants diront cela de la fission de l'atome et de bien d'autres découvertes. Dans une société non industrielle, avec une multiplicité de formes de travail, d'autres découvertes auraient eu lieu, on ne sait pas lesquelles, mais sans doutes la découverte de la fission de l'atome n'aurait pas eu lieu, car la guerre industrielle n'aurait pas existé, elle aurait revêtu une autre forme, peut-être pas plus réjouissante d'ailleurs

     

    b) Autres définitions de la science comme technologie. .

     

    La deuxième définition indique que Marx considérait les applications technologiques, à partir des savoirs scientifiques, comme la science elle-même . Il considérait ainsi à n'en pas douter le machinisme comme étant un produit scientifique, partie prenante de la science. Telle n'est pas notre opinion. Le machinisme est avant tout une structure sociale typique du capitalisme, et une richesse marchande, qui a utilisé des résultats scientifiques pour se constituer. Marx, qui n'était pas aveugle, écrivait qu'avec le machinisme « la science a été enrôlée au service du capital » ( Le capital , la manufacture, p 905, 931, Tome I). Mais la fascination de Marx pour le machinisme lui fait considérer ce dernier d'abord comme un phénomène scientifique, en tant que tel, et non en premier lieu comme une structure propre du capitalisme. Il ne pouvait en être autrement puisque le machinisme devait aussi être l'une des bases de la société communiste.

    Marx voulait que le communisme soit d'une essence différente du capitalisme en cela seulement que les nouveaux propriétaires de la société industrielle seraient les prolétaires. En réalité, et c'est en partie cela notre propos, la société industrielle autour du machinisme, qu'elle soit capitaliste ou communiste (ou socialiste), produit dans tous les cas la pire des exploitations et relève de la même logique. Elle ne peut, en tant que telle, supprimer ni le patron, ni le salariat, sinon elle n'existerait plus. Par conséquent, bien que Marx ait reconnu que la science ait été enrôlé au service du capital, il la proclamait, dans le même temps, neutre (bien qu'il n'ait jamais employé ce mot) puisqu'elle devait servir aussi bien le communisme qu'elle avait servi le capitalisme. Selon Rubel, il la proclamait « Sainte ». D'où des discussions très compliquées, oiseuses et inutiles sur la neutralité de la science, mais non pas des techniques, alors que pour Marx, la science, comme les technologies qu'elle pouvait produire, travaillait au service du capital, donc faisait partie des forces productives, richesses marchandes.

    Marx connaissait pourtant bien l'histoire de l'industrialisation et savait que si les anglais avaient mis la machine à vapeur au service de la fabrication de métiers à tisser mécaniques, c'était pour défaire l'artisanat de l'Inde, le briser, et lui prendre sa place dans le commerce mondial. La machine à vapeur, comme technologie, est d'origine industrielle. Toutes les époques ont produit des machines, la machine n'étant pas en soi capitaliste, mais le capitalisme a produit des machines et des combinaisons de machines particulières. Cela ne veut pas dire que si le capitalisme disparaissait, la machine à vapeur serait mise en miette, par contre le machinisme serait certainement en cause.

    A l'appui de ce que nous venons de dire, citons Marx : « Le progrès incessant de la science et de la technique doue le capital d'une puissance d'expansion, indépendante, dans certaines limites, de la grandeur des richesses acquises dont il se compose » ( Le Capital , p 1112, Tome I). En réalité, on ne peut imaginer l'existence du capital et son expansion comme étant autonomes, elles sont l'expression d'un système. Marx parle pourtant de l'influence civilisatrice du capital, des bienfaits de l'industrie, laquelle a pour fondement la science …. ( Principes d'une critique , p 260, Tome II). Ou encore, pour parler de l'indépendance des machines : « (les machines) sont des organes du cerveau humain crées par la main de l'homme ; c'est la puissance matérialisé du savoir » ( Idem p 307 Tome II). C'est le mouvement de la science elle-même (entendu au sens large, avec ses applications technologiques) qui, faisant partie du mouvement de l'histoire, détruit, selon Marx, les anciennes communautés, les époques lointaines (Idem p 252, Tome II). Et cela est positif, toujours selon lui. Curieusement Marx rend le mouvement de la science également autonome. Cela est faux. Ainsi les anglais ont eu dans l'idée (après avoir conçu la navette volante et le filage mécanique vers 1730) de trouver le moyen de produire des métiers à tisser mécaniques, dont ils ne savaient pas a priori comment ils seraient, pour supplanter les métiers à bras. Des recherches ont été demandées dans ce sens. Ce après quoi, et dans le même temps, on cherchait des automatismes à introduire dans l'industrie. C'est le machinisme, en tant que structure capitaliste, et non pas en tant que science, et la libre concurrence, qui ont tué les vieilles sociétés . Ce fut un mouvement social de classe, violent. C'est ce mouvement qui a modifié la conscience de l'homme au travail, sa spiritualité, sa morale, ses symboles, la conception même du travail.

    Mais Marx écrit aussi cette chose terrible et vraie, reprenant les écrits d'un écrivain de son temps : « Lorsque le capital enrôle la science, la main rebelle du travail apprend toujours à être docile ». Autrement dit, le capital brise la volonté humaine d'agir comme bon lui semble, grâce à la science, par exemple avec le machinisme : « La science qui oblige les éléments inanimés des machines à tourner…en automates utiles, cette science n'existe pas dans la conscience de l'ouvrier. A travers la machine, elle agit sur lui comme une puissance étrangère… » ( Principes d'une critique, p 298, Livre II). C'est pourquoi la science prend le visage du capital et écrase le travailleur. Ici Marx donne les éléments pour comprendre pourquoi les ouvriers ont détruit les machines dans la première moitié du 19 ème siècle, avec le mouvement luddiste en Angleterre. Mais Marx réprouvera ce mouvement, comme nous l'avons indiqué.

     

    La troisième définition n'est à distinguer de la deuxième que dans un souci de clarté d'exposé.

    La science devient prospective, rêve, fantasmagorie, dès lors que Marx cède à l'imaginaire technologique. En fait le communisme sera le résultat de la science la plus élaborée, dans ce sens. Toutes les tâches nécessaires à l'homme pour vivre seront un jour le fait des machines, selon Marx. L'homme n'ira plus au travail si ce n'est une ou deux heures par jour et s'adonnera à la « création », qui n'aura rien à voir avec la nécessité, la peine, le besoin, le travail manuel classique.. Le monde sera maîtrisé par l'homme via la machine; l'agriculture ne sera qu'une simple application de la science. On trouve cette sorte de délire dans des pages rendues célèbres par la bourgeoisie elle-même qui n'avait rien contre un Marx célébrant la science, dominatrice de l'homme et de la nature, au compte….des possédants ( Principe d'une critique, « Machinisme, science, et loisir créateur  », p 304 à 312,Tome II).

    Cette troisième vision de la science devait réaliser selon Marx l'un des principes du communisme : la domination de la nature.

     

    3) La domination de l'agriculture et de la nature par la science ?  ?

     

    Dans ses analyses sur l'agriculture, qui sont parmi les plus problématiques, Marx annonce les positions qui seront prises en URSS par les bolchéviks, et par tous les marxistes qui ont pris le pouvoir dans les pays du Tiers monde.

    Marx indique sa position au congrès de l'AIT de 1868 avec un dénommé César de Paepe. Dans ce débat, il s'en prend à Proudhon qui défend la petite propriété, c'est à dire les petits paysans (Marx, La nationalisation de la terre, 1868, Tome I, p 1473). Il fait de la nationalisation une question fondamentale, car totalement liée à l'augmentation de la production journalière, dit-il ( p 1477). Dans ce texte, il semble que Marx ait une position favorable pour la nationalisation, quel que soit le type d'Etat, mais à bien des égards, il pourrait parler de l'Etat prolétarien. Dans les deux cas, la nationalisation n'exclut pas l'exploitation. Elle peut même l'accentuer et la généraliser.

     

    Selon Marx, de la même façon que la centralisation des activités industrielles assure la meilleure efficacité, donc la productivité du travail la plus élevée, le regroupement des terres, pour permettre le « progrès », donc « l'abondance », doit être préconisé. Comme réaliser cela au mieux des intérêts de tous ? Par la nationalisation de la terre par l'Etat.

    Il s'en prend donc à la petite propriété paysanne et écrit « La culture parcellaire qu'elle entraîne, rend inconcevable l'application des moyens améliorés dont on dispose aujourd'hui, et en même temps change le cultivateur lui-même en un ennemi tout à fait décidé du progrès social, et surtout de la nationalisation de la terre » (p 1478), et plus loin encore « La petite propriété terrienne est condamnée par le verdict de la science, et la grande propriété par le verdict de la justice » (p1479), donc une seule issue : la nationalisation qui réalisera « une seule classe de producteurs », c'est à dire des prolétaires. De ce fait, Marx conteste le « droit naturel » de la propriété de la terre pour tous, car c'est la propriété individuelle. On comprend ici la raison de l'opposition de Marx à la déclaration des Droits de l'homme de 1791, qui proclame le droit à la propriété individuelle pour tous, c'est à dire réfute le droit à la propriété seulement pour quelques uns.

     

    La science n'est, pour Marx, dans cette vision des choses, rien d'autre que l'application de l'industrie à l'agriculture ; la science, dit-il, ce sont les machines attelées, les engrais. Le progrès social c'est l'accroissement des rendements au profit du capital investi par l'Etat, c'est l'extension du salariat dans l'agriculture, donc, selon nous, la possibilité nouvelle d'extraire de la plus-value sur une nouvelle catégorie de la population. Marx fait ici comme si le progrès social était l'introduction du capitalisme dans l'agriculture. Marx ne parle plus en terme de rapports sociaux d'exploitation mais en termes abstraits d'accroissement de la production qui serait utile à tous.

     

    Rien de tout cela n'est convaincant, car la première définition de la science, la seule juste, a disparu du discours de Marx. La science, selon la première définition, aurait dû tenter de comprendre l'utilité de la polyculture paysanne, dans le cadre de la petite propriété et aurait dû nous en donner une analyse complète. La meilleure façon d'accroître les rendements, dans le cadre de ce qui est utile à la population, et non pas pour augmenter le capital, c'est justement la polyculture qui peut se pratiquer conjointement avec la propriété individuelle ou collective, et l'irrigation collective. Pour Marx cette possibilité n'est pas envisagée. Elle est condamnée d'emblée en raison de ses préjugés favorables à l'industrialisation. Marx n'a absolument rien lu sur l'agronomie de son époque et du siècle qui précède. La science se présente ici comme l'ennemi de la petite paysannerie exactement comme elle se présente dans l'usine comme l'ennemi des prolétaires. Car la science, c'est l'industrie, si possible aux mains de l'Etat.

     

    Dans cette perspective, la nature, qui permet l'agriculture, doit se soumettre à la science, c'est à dire à l'industrie et au capital, soit privé, soit étatique. L'Etat doit se l'approprier et la soumettre aux objectifs de ce dernier, c'est à dire aux engrais, aux machines, à la monoculture, contre l'agronomie scientifique qui s'intéresse aux cycles de l'agriculture, à la régénération des sols avec des engrais naturels, à l'association des cultures entre elles, à la nécessaire multiplication des semences, à la protection et l'économie de l'eau, toutes choses qui sont évacuées par l'industrialisation de l'agriculture.

    Les lois qui régissent le fonctionnement de la nature n'intéressent pas Marx, lui qui invente des lois d'évolution des sociétés. Il ne lui vient pas à l'idée non plus que la paysannerie est en quelque sorte dépositaire, au cours de l'histoire, des connaissances engrangées sur la nature. Cela ne l'intéresse pas car la paysannerie ne présente aucun intérêt dans son schéma d'évolution sociale.

     

    La soumission de l'agriculture et de la nature à l'industrie a été appliquée avec la plus grande rigueur, non seulement dans les pays capitalistes, mais dans les pays socialistes, aboutissant à des erreurs d'une gravité exceptionnelle. On citera le cas de la Tchékoslovaquie dans les récentes inondations de 2002. Pour rationaliser au maximum la production agricole, les dirigeants marxistes avaient décidé, dans les quarante dernières années de supprimer tous les méandres des fleuves et rivières, et de les faire couler droit ( !) ; de la même façon ils avaient éliminé les haies et les fossés pour gagner du terrain. Lorsque les inondations ont commencé, elles ont pris une allure dramatique en raison de ces stupidités soi-disant scientifiques. Les paysans, si on les avait laissés exister, auraient vivement protesté contre ces politiques, mais ils avaient disparu.

    Elisée Reclus, présent au congrès de l'AIT, où Marx expose ses vues, indique que les paysans ne peuvent faire valoir leurs arguments car ils ne sont pas là. Marx répond que Proudhon est leur défenseur et que cela est suffisant… Ce dernier qui n'a pas le charisme de Marx est accablé et dans l'incapacité de riposter de manière efficace.

    On remarquera également dans ce texte, que tout se passe comme si, avant la grande industrie appliquée à l'agriculture, et toujours selon Marx, personne n'avait jamais su produire de façon suffisante, et comme s'il y avait eu la misère agricole dans le monde de tous temps avant l'industrialisation de l'agriculture ; ce sont exactement les arguments de la bourgeoisie libérale du 19 ème siècle jusqu'à nos jours, en particulier concernant la « révolution verte » c'est à dire les arguments des dominants. Marx évidemment sera suivi dans cette voie, et a contribué à ce que s'instaurent des politiques agricoles dévastatrices dans le Tiers monde, avant la colonisation et après. Si Marx a apporté beaucoup au salariat ouvrier, il n'a rien apporté à la paysannerie, bien au contraire. Il a donné des arguments pour la détruire.

    Nous lirons avec intérêt un article du Monde diplomatique (octobre 2002) sur la dévastation de l'agriculture entreprise par la Banque mondiale depuis qu'elle existe, au nom des progrès de la science et du « développement ».

     

    En conclusion , il va de soi que la « science » industrielle , vue par Marx comme la science au service du capital, appliquée à toute la production ne constitue pas une libération humaine mais l'inverse, et qu'elle sous-entend et exige , entre autre, une destruction impitoyable des populations rurales, ce que la Chine a, par exemple, parfaitement bien compris. Ainsi si la Chine veut ressembler à un pays capitaliste industriel et n'avoir plus que 10 à 20 % de population rurale au lieu de 70%, il lui faut éliminer plus de 400 millions d'habitants puisque la Chine compte plus de 800 millions d'habitants. Il est impossible d'intégrer cette population surnuméraire dans les villes et de lui trouver des emplois, car l'industrie ne crée plus d'emplois autant qu'elle en créait au 19 ème siècle. Que faire sinon éliminer une partie de cette population ? La famine et les inondations, lors de la construction de grands barrages, peuvent en éliminer une partie. Mais plus encore, le sida. On aura pu voir, à « Envoyé spécial » le 14-11-02, comment le gouvernement chinois accable d'impôts les paysans chinois, par exemple dans la province du Henan (mais ce n'est pas la seule), puis propose à ceux qui ne peuvent payer leurs impôts de vendre leur sang. Dès lors il suffit de faire des prises de sang avec des aiguilles infectées, et ce sont des villages entiers qui disparaissent. On ne dira jamais assez combien les raffinements dans l'élimination des individus peuvent se développer, surtout lorsqu'il convient d'en finir avec des populations rurales pour accéder à la modernité industrielle. Le capitalisme ne représente pas, comme pensait Marx, le plus haut degré de civilisation, mais porte en lui une barbarie impitoyable. Il n'avait pas exclu l'hypothèse de la barbarie, mais seulement si le capitalisme ne laissait pas la place au communisme. …

     

    On n'a déjà jamais autant vu de famines qu'à la fin du 19 ème et au 20 ème siècle, sur une grande échelle, en Inde puis en Afrique. Celles-ci furent dues, en Inde, à la destruction de l'artisanat des villes, au retour massif dans les campagnes, en même temps que les anglais exigeaient plus de cultures de coton et moins de riz ; et en Afrique au travail forcé des hommes, retirés de l'agriculture, sur les chantiers intéressants l'administration coloniale. Puis les famines se généralisèrent avec les guerres fratricides entraînées par une corruption importée avec la « modernité », les idéologies, l'armement, des pays riches. Tout ceci s'est passé au même moment où les pays riches en capital ont commencé à regorger d'excédents agricoles.

    La science industrielle travaille au compte du capital mais ne travaille pas au compte des populations. Elle les élimine froidement. Comme le dit déjà en 1937 le petit barbier juif, dans le film « Le dictateur » de Chaplin, « notre science nous a rendus cyniques et brutaux ». Il est plus que dommageable que Marx, qui a pourtant apporté les éléments nécessaires à cette démonstration, ait conclu finalement en sens inverse.