Totalement imprévisible, aucune révolution sociale n'a jamais
été organisée à l'avance ni prévue. Parce
que grâce à l'irrationalité des humains, cela est impossible.
Il n'y a aucune confusion à faire entre une révolution sociale
et une " insurrection " organisée par un parti et un petit
groupe minoritaire. Les révolutions sociales sont de grands mouvements
sociaux, qui mettent en branle les foules, qui se produisent inopinément,
sans un parti " d'avant- garde " et sans théoricien, qui en
organiserait le déclenchement et le déroulement.
On peut relever à travers le temps quelle furent les exigences fondamentales
des révolutions, sans pour autant que toutes les révolutions mettent
en avant ce qui suit (la révolution de 1789, la Commune de Paris, la
révolution mexicaine de 1910, la révolution russe de 1905, la
révolution russe de février 1917....)
-La démocratie, la parole et l'écrit libres, la République,
l'égalité des citoyens, assez rarement l'égalité
des hommes et des femmes, les libertés individuelles, la fin de l'absolutisme
ou de la dictature, la fin de l'occupation par des forces étrangères,
l'ouverture des prisons, l'ouverture des archives de la police politique, la
destitution de la police politique, une constitution, la séparation des
pouvoirs, une justice au service du peuple, l'élection d'une constituante
démocratique, la mise en jugement des prédateurs,
-Le droit à la terre, la restitution des terres confisquées par les grands propriétaires fonciers ou des féodaux, la restitution des territoires confisqués, la terre à celui qui la travaille, la liberté pour la production individuelle, suppression des impôts féodaux
-la fin de l'accaparement des biens de première nécessité, le contrôle des prix,
-pour une révolution future, on peut imaginer : l'abrogation du libre échange, le contrôle des capitaux et des banques, la fin des bourses, l'abrogation de tous les brevets sur les semences, sur les médicaments, sur les découvertes concernant les besoins prioritaires, la mise hors la loi de tous les lobbys accapareurs , la dissolution des grands monopoles, la gestion collective (collective et non pas étatique) des services publics, le contrôle collectif des impôts (mise sous tutelle du service des impôts), une justice totalement indépendante des pouvoirs politiques, sans robe et sans apparat, L'EGALITE ABSOLUE ENTRE LES HOMMES ET LES FEMMES, l'ouverture de tous les dossiers " secrets " de la police et de l'Etat .. etc
(La question essentielle qui se posera sera le choix entre la gestion collective, et la gestion étatique)
Les révolutions sociales mettent donc généralement
en mouvement plusieurs classes sociales, ayant un intérêt commun
pour un temps, qui transcende des intérêts opposés. Les
classes sociales qui partent à l'assaut d'un système sont toujours
les classes populaires, et elles prennent évidemment les premiers coups
ou tous les coups. Aucune loi historique ne dit comment ces révolutions
doivent se dérouler. Elles sont donc contradictoires et présentent
des aspects doubles ou triples. La révolution n'a pas de caractère
de classe unique, même si elle met en jeu en premier lieu les intérêts
du peuple. Elle met en lumière des conflits de classes vifs. C'est pourquoi
les termes de " révolution prolétarienne " n'a pas de
sens, ou alors il s'agit d'une " révolution " dans la révolution,
par construction intellectuelle. Mais les " révolutionnaires "
rêvent de les contrôler et font croire à leur contrôle
possible. Ce contrôle a lieu le plus souvent après coup.
Ce n'est que rarement le prolétariat tout seul qui se soulève,
sauf dans les pays communistes : les ouvriers des usines ont donné le
signal de la révolte sociale contre le pouvoir des communistes, à
Berlin est en 53, en Hongrie en 56, en Tchékoslovaquie en 68, en Pologne
à Gdansk en 81..
Les grandes confusions qu'elles présentent, résident apparemment
dans le fait que ceux qui les déclenchent et sont le plus agissants de
façon spontanée, dans un coup de colère sociale, ne sont
pas ceux qui,à terme, exploitent le peuple et en bénéficient.
En France en 1789, les paysans ont occupé les terres, contesté
la propriété des féodaux, les impôts. Pour tenter
d'endiguer la colère populaire, les féodaux ont renoncé
d'eux-mêmes à leurs privilèges (la nuit du 4 août).
En ville, le petit peuple a mis en question le chômage, la pénurie
des biens alimentaires, les prix, la séquestration du blé par
les spéculateurs, l'arbitraire féodal; il s'est souvent saisi
des denrées alimentaires, et a ouvert les prisons. Mais c'est la bourgeoisie
au total qui en a récupéré les fruits, même si une
partie de la paysannerie a pu bénéficier des terres.
La révolution de 1789 fut autant paysanne et anticapitaliste (les communes
paysannes), ouvrière et anticapitaliste, que bourgeoise créatrice
du capitalisme avec la loi Le Chapelier. Le conflit de classes qui s'y déroula
évolua violemment en faveur de la bourgeoisie qui voulait s'approprier
le parlement pour y faire voter le budget et contrôler les impôts.
La proclamation de la Commune de Paris en 1871 est une réminiscence des
créations des Communes dans plusieurs régions de France en 1789
: affirmation du pouvoir communal qui entérinait l'appropriation des
terres par les paysans et l'abolition des impôts royaux et féodaux.
La Commune de Paris a réuni toutes les couches sociales de Paris, sauf
la grande bourgeoisie, et n'a jamais touché à la banque de France,
mais lui a demandé de l'argent. Ce ne fut nullement une révolution
prolétarienne, mais une révolution profondément populaire.
En Russie, les paysans se sont appropriés les terres, ont mis le feu
aux châteaux, les ouvriers ont occupé les usines des villes, les
ont proclamées comme étant les leurs; le peuple s'est alors organisé
pour son autodéfense, son ravitaillement dans les soviets. Les partis
existants ont accompagné l'activité des masses mais n'ont pas
joué un rôle déclencheur. Les propriétaires terriens
et le tsarisme (ce dernier portant à bout de bras les débuts du
capitalisme) ont été défaits. Une bourgeoisie peu importante
tenta de se rassembler autour de Kerenski pour garder ses biens, continuer la
guerre contre l'Allemagne au profit de la triple alliance.
Les soviets n'ont pas eu le temps de se saisir correctement de cette question
tant elle était compliquée. On ne connait même pas l'état
de la discussion en leur sein. La désertion massive des soldats du front
indiquait bien que la guerre n'était que celle des grands de ce monde.
Mais l'Allemagne voulait une paix séparée, pour s'approprier une
partie de la Russie et attendait d'envahir l'Ukraine. Il était donc impossible
de conclure une paix séparée (ce que les bolchéviks feront
cependant dans la paix de Brest Litovsk qui livra l'Ukraine aux allemands et
déclencha le début de la guerre civile). Il eût fallu que
l'Allemagne se couvrît elle-même de soviets.
. Kerenski travaillait
bien pour la bourgeoisie, mais pouvait-il résoudre cette question ??
La révolution cubaine pourrait sembler faire exception, puisqu'un petit groupe de guérilleros organisés à l'extérieur donne à penser qu'il aurait joué un rôle déclencheur dans la révolution en 1959 . En réalité, il y avait à Cuba une situation révolutionnaire que les masses ont mis à profit lors de l'arrivée de Fidel Castro et Che Guevarra. Cela est si vrai que Guevarra, faisant une erreur d'analyse, ne parviendra pas à soulever les masses au Congo, puis en Bolivie, en appliquant la même méthode que pour Cuba. Il en mourra.
Tout ceci veut bien dire que la révolution sociale d'une part ne commence
pas comme les révolutionnaires l'imaginent, et d'autre part qu'elle n'a
jamais eu un caractère de classe unique et homogène. On retrouve
ceci récemment dans les révolutions sociales qui se sont produites
au Maghreb depuis 2011, contre des dictatures insupportables , un pouvoir corrompu
et sanguinaire. Elles ont bien été des révolutions sociales
à n'en pas douter, mais des révolutions du peuple tout entier,
souvent toutes classes sociales comprises, dont une partie de la bourgeoisie
qui a financé la guerre civile. Ce sont les petites gens qui l'ont déclenchée,
ainsi que les ouvriers de quelques secteurs en pointe, les jeunes chômeurs,
les femmes. Ces révolutions sont actuellement confisquées par
une bourgeoisie, dite islamiste, qui est restée à l'écart
pendant les émeutes, et est en réalité liée au capitalisme
international. Elle est déjà très à l'aise avec
le gouvernement US, peut-être en vue d'une autre forme de dictature, ou
d'un parlementarisme bourgeois de type occidental. La forme religieuse a l'aval
du peuple comme garantie d'une pseudo honnêteté. La bourgeoisie
devra compter sur le peuple pour la soutenir ou non
Ceux qui distinguent les révolutions sociales bourgeoises (parce qu'ayant
ouvert la voie au pouvoir de la bourgeoisie) et les révolutions dites
" prolétariennes ", réécrivent l'histoire.
La fiction selon laquelle les révolutions auraient donc été
dans l'histoire d'abord bourgeoises, puis prolétariennes, n'a jamais
existé, sauf dans l'esprit des bolchéviks qui ont appliqué
aux révolutions sociales le schéma idéologique de Marx
sur la succession obligée des modes de production dans l'histoire, où
le communisme devait apparaître en fin de parcours comme étant
inéluctable et très proche. Cette fiction s'appuie aussi sur l'idée
de Marx selon laquelle la paysannerie ne peut être révolutionnaire.
Par conséquent, elle disparait de son schéma, comme classe agissante.
La bourgeoisie par contre aurait été, selon Marx, une classe agissante
et révolutionnaire. Moins agissante que la paysannerie pourtant ! Puis,
toujours selon Marx, le prolétariat devait inéluctablement éjecter
la bourgeoisie pour accomplir enfin toutes les tâches démocratiques
dont l'humanité a besoin. Le " Manifeste communiste " fait
l'apologie du caractère révolutionnaire de la bourgeoisie pendant
une certaine période ; et les " thèses d'avril ", ou
" lettres de loin ", de Lénine, en 1917 déclarent que
seul le prolétariat peut maintenant accomplir ces tâches, d'où
le terme de " révolution prolétarienne " pour justifier
en fait la prise du pouvoir par les bolchéviks. En réalité
Lénine confond sciemment le déclenchement de la révolution
avec sa confiscation, non par le prolétariat mais par un parti, dans
le cas de la Russie.
La question de la confiscation est déjà ébauchée
dans ce qui précède. Dans le déroulement même de
la révolution sociale, il y a bataille de classes pour le nouveau pouvoir.
La question du pouvoir a toujours été réglée jusqu'ici
en faveur d'une classe qui se pose comme dominante au détriment d'une
autre, ou d'une fraction d'entre elle, ou de l'armée si celle-ci n'a
pas été défaite, ou d'un parti organisé qui se pare
du qualificatif de " révolutionnaire ", ou d'un parti religieux.
Dans la Russie d'octobre 1917, c'est le parti de Lénine, le parti bolchévik
qui s'empare du pouvoir en octobre en se parant de la qualité d'être
le représentant du prolétariat, ce que Bakounine avait prédit
au 19ème siècle. Il y a bp à écrire sur cela, car
Lénine a utilisé le mot d'ordre " tout le pouvoir aux soviets
", pour les masses, en expliquant en même temps dans son parti, qu'il
fallait préparer l'insurrection pour réaliser " la dictature
du prolétariat ". En outre les critiques contre les soviets et leur
gestion dite déplorable étaient de mise au sein du parti. Souvarine,
encore largement léniniste, lorsqu'il écrit son " Staline
", donne des détails importants sur la façon dont les bolcheviks
jugent les soviets, et ne supportent pas les contradictions, les difficultés
de la confrontation des points de vue, la lenteur à résoudre des
problèmes, et surtout l'absence de centralisation. Ils décident
" l'insurrection " comme par hasard avant le congrès des soviets
.et
s'approprient immédiatement la direction des soviets !
Au Mexique en 1910, les paysans se laissent confisquer le pouvoir par la bourgeoisie.
L'intervention des USA n'y est pas pour rien. L'assassinat de Zapata a lieu
en 1919 et met fin à un éventuel pouvoir populaire.
En 1936 la révolution espagnole du peuple des villes et de la paysannerie
fut balayée par le PC armé par l'URSS.
La révolution paysanne chinoise de 1949 a été confisquée par le PC.
La révolution cubaine nationale et paysanne de 1959 fut confisquée dès 1960 par le PC, et condamnée à la monoculture de sucre au profit de l'URSS, ce qui entraîna des pénuries endémiques de nourriture. Et combien d'autres furent confisquées par des PC alliés à des partis nationalistes ou des Etats : Corée, Vietnam, Mozambique, Mali, Somalie, Algérie où les révolutions nationales pour l'indépendance se sont combinées avec des révolutions sociales, rapidement mises au pas.
La révolution sociale iranienne de 1979 a, elle, été rapidement
confisquée par le parti religieux de Khomeiny pour devenir une dictature.
Cet exemple est particulièrement intéressant. Les commentaires
sur les évènements d'Iran mettent en lumière les confusions
idéologiques entretenues par certains marxistes. Les trotskystes de l'OCI
ont annoncé à l'époque, avant tout le monde : " La
révolution prolétarienne a commencé en Iran ". Pourquoi
? Parce que le pays s'était couvert de sortes de comités populaires
qui se sont proclamés souverains et qui ressemblaient étrangement
à des soviets, lesquels regroupaient le petit peuple et les jeunes comme
en février 17 en Russie. Or rien ne dit que les soviets, s'ils avaient
perduré en Russie, auraient donné naissance au pouvoir du seul
prolétariat. Khomeiny en Iran a orienté ses fidèles (les
pasdarans) à entrer dans les comités populaires. Ceux-ci les ont
laissés entrer en groupe et non de façon individuelle, ce qui
fut une terrible erreur. Les pasdarans ont rapidement mis au pas tout le monde
et ce fut une terrible répression contre le peuple et la petite bourgeoisie
qui dura plus de trois ans. Ce fut bien une révolution sociale du peuple
et en aucune façon prolétarienne. L'OCI n'a jamais reconnu son
erreur théorique.
Dans le même temps, comme la réflexion sur la démocratie,
et sur la question du peuple, n'a jamais été à l'ordre
du jour nulle part lors de l'expérience de l'URSS, l'usurpation s'est
trouvée validée. Et le " parti unique ", comme parti
du prolétariat ou parti des révolutionnaires ( !), s'est généralisé
dans tous les pays communistes, et bien au-delà, dans tous les pays de
dictature.
Le peuple n'a, en règle générale, jamais pu, sauf de façon
temporaire, se donner de façon viable ses propres organes de pouvoir,.
Il y eut ainsi une première brève tentative, la Commune de Paris,
qui fonctionna comme un grand soviet populaire, mais trois mois seulement. Cette
exception inspira peut-être le soviet de Pétrograd en 1905, et
les soviets de février 1917 jusqu'en octobre. Ce pouvoir, à peine
organisé, fut confisqué.
De nouvelles tentatives eurent lieu : le soviet de Budapest en 1956, des ébauches
en Pologne, puis les Assemblées populaires en Argentine en 2001, ainsi
que tous les comités populaires de village en Palestine, mais rapidement
contrôlés par le Fatah.
Ceci signifie que le peuple cherche la voie du contrôle d'une révolution
sociale où il est toujours très fortement partie prenante, par
la forme des " conseils ", mais n'a pas encore trouvé le moyen
de préserver ceux-ci. L'une des raisons est l'obligation pour le peuple
d'aller travailler dur. Or travailler, diriger un conseil ou le contrôler,
est extrêmement difficile.
La question d'un pouvoir populaire (paysans, ouvriers, petits salariés
des services de l'Etat , artisans, petits commerçants, colporteurs, artistes
de rue
) et de son organisation démocratique et durable, dont dépendent
toutes les révolutions sociales, constitue en effet le problème
le plus difficile à résoudre.
La question du pouvoir populaire a toujours suscité la détestation de la classe dominante, la bourgeoisie entre autres, et une égale détestation des partis communistes ou dits d'avant-garde. Egalement de la part des intellectuels qui opposent souvent le pouvoir du savoir des techniciens et savants (débats mémorables au sein du PSU à ce sujet) à l'ignorance du peuple. Les intellectuels devraient seulement être appelés à faire part de leurs connaissances, dans une égalité absolue avec les autres couches sociales. Ces connaissances, complétées des savoirs ouvriers et paysans, pourraient donner lieu à une richesse créatrice considérable. Il serait alors possible de régler toutes les questions difficiles, si le temps était donné pour ce faire.
Or précisément, ceux qui produisent ce qui est nécessaire
pour la vie de la société, sont ceux qui ont le moins de temps,
sont le moins disponibles, sont le plus harassés. Et si on leur donnait
un statut spécial, ils deviendraient vite des bureaucrates.
Il faut donc que cette question se double de celle de la démocratie à
la base, de celle de l'instruction, du temps disponible pour tous, du turn-over
obligatoire dans l'exercice des responsabilités. Toutes choses qui ont
déjà été discutées largement, mais non résolues.
Historiquement, pour Marx, le peuple, c'est-à-dire les classes anticapitalistes
par essence, définis par lui comme étant les paysans, artisans,
petits commerçants (on se demande bien pourquoi pas les ouvriers ?),
fait " tourner la roue de l'histoire à l'envers " (cf notre
site), en raison du schéma précité ci-dessus. Marx protestera
avec véhémence contre l'idée de donner le pouvoir au peuple
dans le programme de Gotha, écrit par Lassale écrit en 1875, en
expliquant que l'expression ne voulait rien dire. Evidemment, le peuple n'a
pas sa place dans la succession des modes de production telle qu'il la voyait
; il ne serait pas susceptible d'être révolutionnaire " jusqu'au
bout " comme les ouvriers, selon lui. Et surtout, peut-être, il n'était
pas susceptible obligatoirement d'aimer la grande industrie et le machinisme.
Cette appréciation de Marx sur le peuple relève de l'idéologie.
De ce fait, Marx est contre la démocratie à la base avancée
par Bakounine dans l'AIT (l'association internationale des travailleurs ). Cependant
c'est Marx qui a écrit que " ce sont les masses qui feront l'histoire
". Ceci est tout à fait capital par rapport ce que vont en faire
les bolchéviks. Entre autres Lénine.
C'est ici que l'idéologie achève de se substituer totalement à
l'analyse de la réalité. L'idéologie est une théorie
a priori collée sur la réalité, qui sert à tordre
celle-ci pour l'adapter à une philosophie progressive de l'histoire (d'origine
purement occidentale), à des désirs imaginaires, à un pouvoir
déjà constitué, ou à un désir fou de pouvoir,
ou tout cela en même temps.
Marx, comme Lénine plus tard, auraient tous deux été horrifiés
qu'il puisse être dit qu'ils faisaient de l'idéologie. L'un comme
l'autre avaient la certitude que leurs théories s'appuyaient sur l'analyse
scientifique des faits, et que le marxisme était précisément
une théorie scientifique dans son entier. Les marxistes ont dit et répété
qu'il y avait unité de toute la théorie de Marx, ce qui est non
seulement inexact, mais impossible. Il n'y a pas un seul écrivain ou
théoricien, qui ne se laisse pas aller, à côté de
ses travaux scientifiques ou même à l'intérieur de ceux-ci,
à des hypothèses aventureuses, imaginaires, produit de ses fantasmes
et illusions. Les marxistes ont fait des écrits de Marx une théorie
scientifique homogène, exactement comme l'église a déclaré
la bible sainte, produit de la parole de Dieu, donc Vérité.
Revenons à Lénine qui, s'appuyant sur les difficultés de
militer en Russie sous le tsarisme, a construit une théorie du révolutionnaire
professionnel obligatoire en tous lieux et en toutes circonstances, et de fil
en aiguille, a construit l'idée du " parti en avant des masses "
dans son " Que Faire " de 1902, qui ne s'appuie que sur une expérience
particulière et limitée, mais qui est surtout le produit d'un
désir de pouvoir excessif.
C'est là que l'on trouve l'impossible pouvoir à la base, théorisé
par lui, et la nécessité pour le prolétariat de s'appuyer
sur les intellectuels de la bourgeoisie devenus révolutionnaires. Les
masses, écrit-il contrairement à Marx, sont spontanément
trade-unionistes, elles ne sont pas révolutionnaires. Seul le parti d'avant-garde,
" exprimant consciemment le processus inconscient vers la révolution
", fera la révolution jusqu'au bout en appliquant la théorie
scientifique de Marx. Il n'y a que le parti qui puisse empêcher la confiscation
de la révolution par la bourgeoisie, définir les mots d'ordre
pour l'avenir. C'est le parti qui peut et doit décider de l'insurrection
finale et mener celle-ci. Cela ne s'est jamais produit, sauf en octobre
1917 dans un coup d'Etat du parti bolchévik, mais Lénine reconstruit
la réalité et balaye ainsi toute possibilité de pouvoir
à la base, les soviets.
Lénine s'est trouvé à son retour en Russie face à
des milliers de soviets. Il conçoit donc le projet de les bolchéviser
donc de les scléroser, tout en se réclamant d'eux.
Il faut quand même indiquer ici ce que Souvarine relate de la position
des bolchéviks face aux grandes grèves d'octobre de 1905 à
Pétrograd : tandis que les social-démocrates fondent des "
municipalités révolutionnaires " parce que c'est ce que veulent
les grévistes, les bolchéviks à l'intérieur du parti
social-démocrate, y opposent le mot d'ordre de " gouvernement révolutionnaire
" contre celui énoncé ci-dessus, mot d'ordre abstrait qui
oriente déjà la question du pouvoir vers la centralisation.
Puis dans le mouvement, les grévistes fondent le soviet des députés
ouvriers qui comprendra des sans parti
. Les bolchéviks exigent
du soviet une adhésion explicite du soviet au parti social-démocrate,
ce qui évidemment n'a pas lieu, car ce serait la négation du soviet
(p 76-77 dans " Staline " de Boris Souvarine. 1935). Cette attitude
est celle de tous les communistes ou trotskystes depuis lors..
Lénine en 1917 préconisera la centralisation des décisions
qui ne peuvent venir que du parti, sans contestation possible. Il faudrait revenir
longuement sur les débats entre Lénine et Plékhanov, avec
lequel il fut presque toujours d'accord jusqu'à la prise du pouvoir en
octobre 1917, et avec Martov avec lequel il était ami. Sa vision mécaniste
et autoritaire des écrits de Marx a été fortement dénoncée
par eux. Mais le charisme de Lénine l'emporta, et surtout, probablement
le ralliement de Trotsky à ses vues, qui avait été Président
du soviet de Pétrograd ! Les ouvriers furent délogés
des usines au nom du pouvoir central du prolétariat dans le parti !
Toute la tradition marxiste reprendra ce thème qui justifie que tous
les pouvoirs soient donnés au parti dit d'avant-garde, lequel instaure
donc le parti unique et la dictature " du prolétariat " par
le parti.
Cette théorie sur le parti d'avant-garde s'appuie en plus sur une vision
du communisme qui n'est ni la justice, ni la démocratie, ni la satisfaction
des besoins humains, ni l'égalité, mais tout à fait autre
chose de bien plus abstrait. La vision humaniste du communisme fut un habillage
destiné précisément
. au peuple.
(Nous avons écrit dans la rubrique consacrée au communisme ceci:)
*La question du contrôle du pouvoir n'a jamais été posée de façon sérieuse et efficace. Aucune instance n'a été chargée, après la prise du pouvoir, de contrôler ce pouvoir. "Contrôlez moi, contrôlez nous, pour nous signaler tout glissement, toute erreur, tout acte abusif... etc"
Citons pêle mêle : Sékou Touré, révolutionnaire pour l'indépendance en Guinée, est devenu un dictateur sanglant;
Ortega, chef sandiniste adulé au départ, est devenu un abominable dictateur;
le cubain Fidel Castro est devenu communiste sous les instances du PCUS de Russie, puis un dictateur;
Arafat adulé, a évité de se montrer sous le visage du tyran mais a "piqué" dans la caisse, ce que les israéliens ont vu et ont encouragé. L'argent allait dans la poche de Mme Arafat qui s'amusait en Tunisie dans la famille du tyran tunisien, écarté du pouvoir en 2011....
On peut dire la même chose pour partie de Mandela, qui a laissé sa femme corrompre le parti de la libération des noirs sud africain.. parti qui aujourd'hui n'enfante que des corrompus... et ainsi de suite.
......
L'option de la chute possible dans l'arbitraire a été écartée comme ne pouvant pas se produire... Or le pouvoir produit l'arbitraire par définition.
Et par suite:
*Les idées révolutionnaires, bien posées, clairement établies et justifiées, ne peuventt être perverties, car elles constituent des Vérités intouchables. D'où le "culte du chef" et la naissance des privilèges. Or les idées révolutionnaires doivent être corrigées, amendées, améliorées... Pour cela il faut établir le principe de la discusssion critique et de la responsabilité collégiale. Et il faut cultiver l'idée du "doute" comme principe de progrès.
*L'idée que l'homme qui a combattu et souffert ne peut être gagné par l'appât de l'argent et du pouvoir personnel; l'homme ou les hommes qui conquièrent le pouvoir seraient lucides, la folie du pouvoir ne pourrait les gagner. Le prétendre renvoie à l'idée que "l'ennemi de classe" se cacherait sous ces suppositions, ce qui est inacceptable. (tous les révolutionnaires algériens ont donné l'image du despotisme et de la corruption)
*La question de l'existence du patriarcat n'a jamais été posée par aucun pouvoir. Le principe d'égalité des hommes et des femmes a été établie par principe mais sans plus, comme si la révolution chassait d'elle-même le patriarcat. Or le pouvoir incontrôlé a fait ressurgir la culture du machisme de façon très forte, et a rapatrié le patriarcat dans "la révolution"... En fait il ne s'était jamais évanoui.