Il est particulièrement
intéressant que Marx ait tenté de distinguer aliénation et
exploitation.
Marx décrit fort longuement l'aliénation du travailleur
dans le cadre du travail capitaliste industriel, et par conséquent de l'homme.
Il la distingue de l'exploitation (existence du sur-travail jusqu'à la
destruction de la force de travail), et il en fait l'expression de l'homme morcelé,
déchu, asservi, abandonné, ayant perdu son humanité, méprisable...
en raison d'un travail qui moins que jamais lui permet de se réaliser en
tant qu'homme. C'est à ce niveau que Marx, par ses analyses approfondies,
fonde la sociologie comme science et non comme idéologie, ce qu'elle deviendra
hélas le plus souvent, comme l'économie.
Mais oppose l'homme
aliéné à l'homme complet sur lequel nous avons plus que des
réserves et qui demeure une des grandes abstractions de Marx.
L'aliénation n'est pas le propre
du capitalisme. Tout système économique d'exploitation produit sa
forme particulière d'aliénation. Ainsi dans les système précapitalistes,
l'usure exigée des paysans, par les propriétaires fonciers ou les
marchands, est aussi aliénation dans la mesure où les producteurs
sont obligés de produire plus que le nécessaire pour rembourser
un emprunt, et peuvent même perdre leurs biens, et se faire expulser de
leurs terres (le Capital, II, p 1269). Le capitalisme utilisera d'ailleurs cette
forme de rapport social pour produire l'exode rural.
De la même façon
la " hiérarchie sociale ", la servitude, issus de rapports sociaux
particuliers, très développés sous le féodalisme,
engendrent l'aliénation, où un individu se soumet à un autre
dans le cadre de normes sociales, qui n'ont rien de naturelles (Principes d'une
critique, II, p 214 à 217).
Marx, en homme de son temps, ne croit à
l'aliénation individuelle qu'au travers de l'aliénation sociale,
qui n'est pas propre au capitalisme, mais qui atteint son paroxysme dans ce dernier.
En effet l'aliénation sociale dans le capitalisme consiste à ce
que le travailleur soit brutalement séparé de ses outils de travail,
soit soumis à l'esclavage du machinisme, puis se construise ensuite, de
génération en génération, comme producteur "
normalement " aliéné ! Le capitalisme tend à éterniser
cette situation dans une " normalité " que tout doit conforter
et justifier, comme l'institution de l'école, mais également la
famille, et aujourd'hui la télévision, le cinéma à
grand spectacle. Il devient naturel que le salarié ne décide pas
comment il doit travailler, et ce qu'il doit produire. Le produit fabriqué
par la main du travailleur échappe à ce dernier comme valeur d'usage,
il lui devient étranger. Ainsi les richesses capitalistes produites, les
forces productives, non seulement se dérobent à lui mais deviennent
des forces hostiles, provoquant son appauvrissement. Il en découle que
le travailleur n'a aucune maîtrise de la monnaie et des échanges
: elles lui font face comme des forces extérieures, incompréhensibles
et antagoniques.
Cette aliénation globale, qui interdit à l'homme
et au travailleur d'avoir un droit de regard sur la nature de ce qui constitue
la base de la vie, la production, est propre au capitalisme et au salariat. Aucun
autre mode de production n'avait, dans les temps antérieurs, engendré
cela. Ce sont les rapports économiques et sociaux qui en sont responsables.
L'émancipation humaine, par voie de conséquence, viendra de l'abolition
de ces rapports.
Marx voit donc plusieurs sources d'aliénation. D'abord
la séparation de l'homme de ses moyens de travail, comme nous venons de
le dire. " Les instruments de production, dit-il, ne sont pas un moyen d'épanouissement
plus intense du processus de la vie pour la société des producteurs,
mais un moyen d'exploitation, d'appauvrissement " (Matériaux , p 471,
II). Ils sont utilisés pour accroître la productivité du travail
au seul profit du capitaliste. Retenons ce passage où Marx souligne les
" effets destructeurs du machinisme et de la division du travail " (le
Manifeste, I, p 186). La coopération, les sciences et techniques, la division
du travail, la fabrique, les forces de la nature.. deviennent des " objets
étrangers " à l'homme, des objets du capital, dont il ne saisit
plus les fonctions sociales (Matériaux, II, p 384-386) ; et l'homme est
lui-même un objet, une marchandise. Tout est réifié. C'est
alors que le produit du travail lui-même se développe jusqu'à
l'antagonisme le plus prononcé. L'ouvrier est dépouillé de
ce qu'il réalise. Le produit se transforme en capital, et ne pourra pas
être le produit individuel de l'ouvrier puisque celui-ci sera obligé
de le racheter, après l'avoir produit. A tel point que l'ouvrier produit
de la richesse pour autrui, richesse qui l'appauvrit
L'aliénation capitaliste,
reprenant les formes antérieures d'aliénation comme des points d'appui,
produit donc une nouvelle forme, la pire, en s'inscrivant dans un processus historique
qui veut que le travailleur soit progressivement séparé de tous
les moyens de production au profit du capital.
De ce qui précède
découle une autre forme d'aliénation, c'est la séparation
dramatique entre le travail intellectuel et le travail manuel. Le travail artisanal
réalisait sous une forme particulière l'union de ces deux formes
de travail. Le machinisme industriel parvient à faire exécuter à
l'homme au travail des gestes répétitifs qui ne font plus appel
à sa réflexion, son intelligence, son sens de l'organisation. Il
abêtit l'homme. Le travail artisanal pouvait être dur, ne nécessitait
pas forcément que le compagnon sache lire, mais mobilisait toutes ses capacités
en vue de l'exécution d'un travail qui était de sa responsabilité.
Et ce travail n'était pas toujours le même. Priver l'homme de l'utilisation
de ses capacités intellectuelles et de réflexion aboutit à
produire l'homme morcelé que nous évoquions plus haut. C'est le
condamner au désespoir, ou à la déchéance.
On
a souvent écrit que le capitalisme avait eu besoin, au cours de son développement,
d'une homme qui sache lire. On l'écrira précisément lorsque
commence à se manifester les premières tendances du taylorisme qui
poussent à leur comble l'aliénation au travail. En réalité,
le capitalisme a cassé les métiers, les qualifications, la formation
professionnelle tout au long du 19ème siècle. C'est l'explosion
sociale, sous la Commune de Paris, qui fera pressentir l'immense danger d'un prolétariat
désemparé et violent pour l'avenir du système capitaliste.
L'école publique, gratuite et obligatoire de Jules Ferry (également
le grand chantre de la colonisation à outrance) aura essentiellement des
visées de paix sociale , tout comme le rétablissement de la formation
professionnelle en France en 1919. L'ensemble des pays européens suivent
la même trajectoire.
L'aliénation n'est donc pas un fait de nature ; l'homme n'est pas naturellement " déchu, asservi, abandonné, méprisable " (Introduction de Rubel au tome II des uvres de Marx, p L). Le refuge dans la religion est une protestation inconsciente contre une misère réelle. Les économistes bourgeois vulgaires ont produit une doctrine qui vise à expliquer le caractère naturel de la production capitaliste, ou de la production dans le cadre de rapports de production bourgeois. Ils sont parfaitement à l'aise dans les formes aliénées du système économique qui sont promises à d'autres (Le capital, p 1439, II). Ce sont eux qui visent par leurs écrits à en faire de formes normales de tout système.
Marx fera de l'aliénation,
comme de l'exploitation, un passage obligé vers le communisme, puisque
l'homme total, ou l'homme complet, sera celui qui émergera de la société
couverte de machines, censées faire tout à la place de l'homme comme
suite logique du machinisme capitaliste (voir deuxième partie).
Il
considérera ce processus comme étant nécessaire, comme faisant
partie de l'évolution historique obligée. C'est ce qu'on appelle,
dans les temps modernes, "l'évolutionnisme unilinéaire "
ou déterministe, tant décrié par de nombreux historiens et
anthropologues, mais jamais par les économistes. Aujourd'hui, l'évolutionnisme,
ou le déterminisme historique, fait partie de l'économie vulgaire,
dont les économistes vulgaires d'hier et d'aujourd'hui, ne parviennent
pas à se séparer, tant cela sert les objectifs de l'idéologie
de l'oppression !
Cette aliénation, disait Marx, disparaîtra
avec la fin du capitalisme. Mais le capitalisme ne pourra être aboli que
lorsqu'il y aura plein développement des forces productives, plein développement
de la productivité du travail. Cela signifie que pour en finir avec l'aliénation,
il faut préalablement qu'elle ait joué totalement son rôle,
c'est à dire qu'elle ait assujetti des millions de travailleurs, c'est
pourquoi le développement des forces productives est lui-même antagonique
( II, p 253, Principes). Cette nécessité, Marx la voit dans la mission
historique du capitalisme qui est de " développer sans frein la productivité
du travail humain " ( II, note p 1768), et il précise que ce dernier
" trahit cette mission en opposant des obstacles à cette mission "
; Marx pense ici à la tendance à la baisse du taux de profit, engendré
par cette même productivité du travail. Cette pensée suppose
que le salariat, fort de la compréhension de la mission historique et civilisatrice
du capitalisme, va accepter de subir longuement cette aliénation. Il y
a là la supposition que le salarié adhère à l'augmentation
de la productivité. Il n'en est rien, le salarié lui a toujours
résisté, s'opposant aux normes, et faisant la grève du zèle.
Là où ceci a été le plus fortement observé
fut en URSS même. Ailleurs les capitalistes ont dû consentir d'importants
avantages en contrepartie de l'augmentation de la productivité. Mais si
celle-ci avait lieu quand même, ce n'est pas en raison de la " mission
" du capitalisme, mais de l'idée finalement positive que s'en faisaient
les dirigeants des syndicats, confondant productivité et progrès.
Ces quelques lignes constituent déjà une introduction aux graves
problèmes dont nous aurons à débattre au cours de la deuxième
partie
.
Il nous faut opposer à
l'homme aliéné, " l'homme complet " que Marx imagine dans
la société communiste. L'homme complet est théoriquement,
selon nous, l'homme qui récupère la maîtrise des processus
de production, la maîtrise de la définition des valeurs d'usage,
la maîtrise de son travail, et qui peut organiser sa vie en fonction de
l'union du travail intellectuel et du travail manuel. Autrement dit, c'est non
seulement un homme qui pourra développer toutes ses capacités, mais
qui pourra les appliquer à l'art de travailler et de vivre.
On aurait
tendance à considérer que ceci ne pourrait se produire que dans
une société débarrassée d'une part de la production
de plus-value, et d'autre part débarrassée du machinisme (mais non
pas des machines) et des usines. Mais il n'en est rien. Marx imagine l'homme complet,
restitué à lui-même dans toute son humanité, dans une
société couverte d'usines qui marcheraient toutes seules avec un
travail salarié minimum (à peine quelques heures par jour par individu),
usines réglementées par des spécialistes dans le domaine
technique et politique. L'homme serait débarrassé de toutes les
contraintes de production (Principes d'une critique, Machinisme, Science et Loisir
créateur, II, p 304 à 311). Nous touchons là à ce
que nous allons discuter dans la deuxième partie.
Non seulement la
science technique met en défaut ce schéma, mais l'une des questions
de fond demeure celle-ci : peut-on imaginer un homme " complet " au
sens ci-dessus, totalement désaliéné, qui pourrait se livrer
à la " création " dans tous les domaines, dans une situation
où il n'aurait aucune maîtrise, aucun savoir, aucune qualification,
dans le domaine de la production ? Totalement séparé de ce qui constitue
la vie, serait-il l'homme créatif supposé par Marx ? Notre réponse
est non.
Dans ce cadre, qu'en est-il de l'abolition du salariat, préconisé
par Marx lui-même , puisque l'homme complet est théoriquement hors
du salariat ?