MARX AU 21ème SIECLE ?

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    La théorie de l'aliénation chez Marx


    L'aliénation par le travail salarié, ou les prémices de l'aliénation totale,
    par opposition à l'homme complet.


    Il est particulièrement intéressant que Marx ait tenté de distinguer aliénation et exploitation.
    Marx décrit fort longuement l'aliénation du travailleur dans le cadre du travail capitaliste industriel, et par conséquent de l'homme. Il la distingue de l'exploitation (existence du sur-travail jusqu'à la destruction de la force de travail), et il en fait l'expression de l'homme morcelé, déchu, asservi, abandonné, ayant perdu son humanité, méprisable... en raison d'un travail qui moins que jamais lui permet de se réaliser en tant qu'homme. C'est à ce niveau que Marx, par ses analyses approfondies, fonde la sociologie comme science et non comme idéologie, ce qu'elle deviendra hélas le plus souvent, comme l'économie.
    Mais oppose l'homme aliéné à l'homme complet sur lequel nous avons plus que des réserves et qui demeure une des grandes abstractions de Marx.

    1) L'aliénation capitaliste.

    L'aliénation n'est pas le propre du capitalisme. Tout système économique d'exploitation produit sa forme particulière d'aliénation. Ainsi dans les système précapitalistes, l'usure exigée des paysans, par les propriétaires fonciers ou les marchands, est aussi aliénation dans la mesure où les producteurs sont obligés de produire plus que le nécessaire pour rembourser un emprunt, et peuvent même perdre leurs biens, et se faire expulser de leurs terres (le Capital, II, p 1269). Le capitalisme utilisera d'ailleurs cette forme de rapport social pour produire l'exode rural.
    De la même façon la " hiérarchie sociale ", la servitude, issus de rapports sociaux particuliers, très développés sous le féodalisme, engendrent l'aliénation, où un individu se soumet à un autre dans le cadre de normes sociales, qui n'ont rien de naturelles (Principes d'une critique, II, p 214 à 217).
    Marx, en homme de son temps, ne croit à l'aliénation individuelle qu'au travers de l'aliénation sociale, qui n'est pas propre au capitalisme, mais qui atteint son paroxysme dans ce dernier. En effet l'aliénation sociale dans le capitalisme consiste à ce que le travailleur soit brutalement séparé de ses outils de travail, soit soumis à l'esclavage du machinisme, puis se construise ensuite, de génération en génération, comme producteur " normalement " aliéné ! Le capitalisme tend à éterniser cette situation dans une " normalité " que tout doit conforter et justifier, comme l'institution de l'école, mais également la famille, et aujourd'hui la télévision, le cinéma à grand spectacle. Il devient naturel que le salarié ne décide pas comment il doit travailler, et ce qu'il doit produire. Le produit fabriqué par la main du travailleur échappe à ce dernier comme valeur d'usage, il lui devient étranger. Ainsi les richesses capitalistes produites, les forces productives, non seulement se dérobent à lui mais deviennent des forces hostiles, provoquant son appauvrissement. Il en découle que le travailleur n'a aucune maîtrise de la monnaie et des échanges : elles lui font face comme des forces extérieures, incompréhensibles et antagoniques.
    Cette aliénation globale, qui interdit à l'homme et au travailleur d'avoir un droit de regard sur la nature de ce qui constitue la base de la vie, la production, est propre au capitalisme et au salariat. Aucun autre mode de production n'avait, dans les temps antérieurs, engendré cela. Ce sont les rapports économiques et sociaux qui en sont responsables. L'émancipation humaine, par voie de conséquence, viendra de l'abolition de ces rapports.
    Marx voit donc plusieurs sources d'aliénation. D'abord la séparation de l'homme de ses moyens de travail, comme nous venons de le dire. " Les instruments de production, dit-il, ne sont pas un moyen d'épanouissement plus intense du processus de la vie pour la société des producteurs, mais un moyen d'exploitation, d'appauvrissement " (Matériaux , p 471, II). Ils sont utilisés pour accroître la productivité du travail au seul profit du capitaliste. Retenons ce passage où Marx souligne les " effets destructeurs du machinisme et de la division du travail " (le Manifeste, I, p 186). La coopération, les sciences et techniques, la division du travail, la fabrique, les forces de la nature.. deviennent des " objets étrangers " à l'homme, des objets du capital, dont il ne saisit plus les fonctions sociales (Matériaux, II, p 384-386) ; et l'homme est lui-même un objet, une marchandise. Tout est réifié. C'est alors que le produit du travail lui-même se développe jusqu'à l'antagonisme le plus prononcé. L'ouvrier est dépouillé de ce qu'il réalise. Le produit se transforme en capital, et ne pourra pas être le produit individuel de l'ouvrier puisque celui-ci sera obligé de le racheter, après l'avoir produit. A tel point que l'ouvrier produit de la richesse pour autrui, richesse qui l'appauvrit
    L'aliénation capitaliste, reprenant les formes antérieures d'aliénation comme des points d'appui, produit donc une nouvelle forme, la pire, en s'inscrivant dans un processus historique qui veut que le travailleur soit progressivement séparé de tous les moyens de production au profit du capital.
    De ce qui précède découle une autre forme d'aliénation, c'est la séparation dramatique entre le travail intellectuel et le travail manuel. Le travail artisanal réalisait sous une forme particulière l'union de ces deux formes de travail. Le machinisme industriel parvient à faire exécuter à l'homme au travail des gestes répétitifs qui ne font plus appel à sa réflexion, son intelligence, son sens de l'organisation. Il abêtit l'homme. Le travail artisanal pouvait être dur, ne nécessitait pas forcément que le compagnon sache lire, mais mobilisait toutes ses capacités en vue de l'exécution d'un travail qui était de sa responsabilité. Et ce travail n'était pas toujours le même. Priver l'homme de l'utilisation de ses capacités intellectuelles et de réflexion aboutit à produire l'homme morcelé que nous évoquions plus haut. C'est le condamner au désespoir, ou à la déchéance.
    On a souvent écrit que le capitalisme avait eu besoin, au cours de son développement, d'une homme qui sache lire. On l'écrira précisément lorsque commence à se manifester les premières tendances du taylorisme qui poussent à leur comble l'aliénation au travail. En réalité, le capitalisme a cassé les métiers, les qualifications, la formation professionnelle tout au long du 19ème siècle. C'est l'explosion sociale, sous la Commune de Paris, qui fera pressentir l'immense danger d'un prolétariat désemparé et violent pour l'avenir du système capitaliste. L'école publique, gratuite et obligatoire de Jules Ferry (également le grand chantre de la colonisation à outrance) aura essentiellement des visées de paix sociale , tout comme le rétablissement de la formation professionnelle en France en 1919. L'ensemble des pays européens suivent la même trajectoire.

    L'aliénation n'est donc pas un fait de nature ; l'homme n'est pas naturellement " déchu, asservi, abandonné, méprisable " (Introduction de Rubel au tome II des œuvres de Marx, p L). Le refuge dans la religion est une protestation inconsciente contre une misère réelle. Les économistes bourgeois vulgaires ont produit une doctrine qui vise à expliquer le caractère naturel de la production capitaliste, ou de la production dans le cadre de rapports de production bourgeois. Ils sont parfaitement à l'aise dans les formes aliénées du système économique qui sont promises à d'autres (Le capital, p 1439, II). Ce sont eux qui visent par leurs écrits à en faire de formes normales de tout système.

    Marx fera de l'aliénation, comme de l'exploitation, un passage obligé vers le communisme, puisque l'homme total, ou l'homme complet, sera celui qui émergera de la société couverte de machines, censées faire tout à la place de l'homme comme suite logique du machinisme capitaliste (voir deuxième partie).
    Il considérera ce processus comme étant nécessaire, comme faisant partie de l'évolution historique obligée. C'est ce qu'on appelle, dans les temps modernes, "l'évolutionnisme unilinéaire " ou déterministe, tant décrié par de nombreux historiens et anthropologues, mais jamais par les économistes. Aujourd'hui, l'évolutionnisme, ou le déterminisme historique, fait partie de l'économie vulgaire, dont les économistes vulgaires d'hier et d'aujourd'hui, ne parviennent pas à se séparer, tant cela sert les objectifs de l'idéologie de l'oppression !

    Cette aliénation, disait Marx, disparaîtra avec la fin du capitalisme. Mais le capitalisme ne pourra être aboli que lorsqu'il y aura plein développement des forces productives, plein développement de la productivité du travail. Cela signifie que pour en finir avec l'aliénation, il faut préalablement qu'elle ait joué totalement son rôle, c'est à dire qu'elle ait assujetti des millions de travailleurs, c'est pourquoi le développement des forces productives est lui-même antagonique ( II, p 253, Principes). Cette nécessité, Marx la voit dans la mission historique du capitalisme qui est de " développer sans frein la productivité du travail humain " ( II, note p 1768), et il précise que ce dernier " trahit cette mission en opposant des obstacles à cette mission " ; Marx pense ici à la tendance à la baisse du taux de profit, engendré par cette même productivité du travail. Cette pensée suppose que le salariat, fort de la compréhension de la mission historique et civilisatrice du capitalisme, va accepter de subir longuement cette aliénation. Il y a là la supposition que le salarié adhère à l'augmentation de la productivité. Il n'en est rien, le salarié lui a toujours résisté, s'opposant aux normes, et faisant la grève du zèle. Là où ceci a été le plus fortement observé fut en URSS même. Ailleurs les capitalistes ont dû consentir d'importants avantages en contrepartie de l'augmentation de la productivité. Mais si celle-ci avait lieu quand même, ce n'est pas en raison de la " mission " du capitalisme, mais de l'idée finalement positive que s'en faisaient les dirigeants des syndicats, confondant productivité et progrès. Ces quelques lignes constituent déjà une introduction aux graves problèmes dont nous aurons à débattre au cours de la deuxième partie
    .

    2) L'homme complet.

    Il nous faut opposer à l'homme aliéné, " l'homme complet " que Marx imagine dans la société communiste. L'homme complet est théoriquement, selon nous, l'homme qui récupère la maîtrise des processus de production, la maîtrise de la définition des valeurs d'usage, la maîtrise de son travail, et qui peut organiser sa vie en fonction de l'union du travail intellectuel et du travail manuel. Autrement dit, c'est non seulement un homme qui pourra développer toutes ses capacités, mais qui pourra les appliquer à l'art de travailler et de vivre.
    On aurait tendance à considérer que ceci ne pourrait se produire que dans une société débarrassée d'une part de la production de plus-value, et d'autre part débarrassée du machinisme (mais non pas des machines) et des usines. Mais il n'en est rien. Marx imagine l'homme complet, restitué à lui-même dans toute son humanité, dans une société couverte d'usines qui marcheraient toutes seules avec un travail salarié minimum (à peine quelques heures par jour par individu), usines réglementées par des spécialistes dans le domaine technique et politique. L'homme serait débarrassé de toutes les contraintes de production (Principes d'une critique, Machinisme, Science et Loisir créateur, II, p 304 à 311). Nous touchons là à ce que nous allons discuter dans la deuxième partie.
    Non seulement la science technique met en défaut ce schéma, mais l'une des questions de fond demeure celle-ci : peut-on imaginer un homme " complet " au sens ci-dessus, totalement désaliéné, qui pourrait se livrer à la " création " dans tous les domaines, dans une situation où il n'aurait aucune maîtrise, aucun savoir, aucune qualification, dans le domaine de la production ? Totalement séparé de ce qui constitue la vie, serait-il l'homme créatif supposé par Marx ? Notre réponse est non.
    Dans ce cadre, qu'en est-il de l'abolition du salariat, préconisé par Marx lui-même , puisque l'homme complet est théoriquement hors du salariat ?