MARX AU 21ème SIECLE ?

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    Le SALARIAT

    Nous avons brièvement abordé cette question sans aller jusqu'au bout du problème que pose le salariat.

    Dans la rubrique "démocratie", dans la conclusion, nous avons écrit:" Nous reparlerons plus loin du salariat moderne, qui comprend bien sûr la classe ouvrière traditionnelle, pour indiquer qu'il n'est pas devenu une classe homogène puissante, capable à lui seul de chasser le capitalisme, mais un conglomérat aux intérêts parfois apparemment divergents, et qui oppose ceux qui bénéficient encore des « avantages acquis » à ceux qui n'ont rien, dans la négation de l'internationalisme. "

     

    LE SALARIAT COMME PRODUIT DU CAPITALISME

    Le capitalisme a supprimé en Europe les jurandes, corporations, castes professionnelles, dont la base était le métier, par l'introduction, sous des formes diverses, de la concurrence, laquelle constitue son fondement. En France, la loi Le Chapelier de 1791 scelle la constitution du capitalisme. Par là même, sans aucune contestation possible, la révolution de 1789 (même si le mouvement des grandes masses paysannes et populaires a défait la monarchie de droit divin et le féodalisme), est une révolution bourgeoise. De 1791 à l'arrivée de Napoléon, la bourgeoisie va liquider tous les aspects les plus progressistes de la révolution, et entre autres, va rétablir l'esclavage dans les Caraïbes.

    Le capitalisme constitue dès lors un nouveau mode de travail dans les entreprises qui caractérise l'opposition de classes, et la lutte des classes qui lui est propre, c'est le salariat. Mode de travail spécifique non seulement parce que le salarié vend sa force de travail à l'employeur, mais parce qu'il accepte de la soumettre à son bon vouloir. Le compagnonnage disparaît. Les définition et organisation du travail dont désormais données par des cadres de l'entreprise, plus d'outils personnels, plus d'initiative propre; la description des objets à produire est faite par l'entreprise, en fonction des critères du marché, et non par l'assemblée de la corporation.

    Le salariat au 19ème siècle c'est : la soumission à la discipline, le respect de la hiérarchie, l'obéissance, la répétition des gestes, le rendement, les horaires de travail décidés au sommet dce l'entreprise, la fin de l'apprentissage du métier, la fin du métier.

    En clair, une classe sociale possède les moyens de travail et une autre exécute le travail sans que rien ne lui revienne si ce n'est un salaire de misère pendant des dizaines d'années. C'est cela le fondement de la lutte des classes sous le capitalisme, et ceux qui se gobergent de son inexistence pratiquent l'escroquerie intellectuelle et la cécité volontaire. Ce n'est pas pour rien que le capitalisme va diligenter des armées d'intellectuels, économistes, philosophes, historiens et sociologues pour argumenter sur cette inexistence.

    Au départ le salariat est essentiellement constitué du prolétariat ouvrier.

     

    L'EXTENSION DU SALARIAT

    Les grandes batailles menées par le prolétariat tout au long du 19ème siècle, lui permettent de reconquérir d'une part l'organisation collective perdue du compagnonnage, d'autre part la reconnaissance de droits (le droit de grève, les syndicats, la diminution de la journée de travail, l'augmentation des salaires, l'école, le jour de repos, etc etc). L'AIT crée en 1864 lui donne la certitude qu'à terme, l'usine, les outils, les moyens de production appartiendront un jour aux prolétaires.

    Grâce aux combats menés, se constitue une culture ouvrière faite de traditions, de comportements collectifs, de normes communes, et d'attachement à l'usine, ou à la mine. Cet attachement mériterait une analyse spécifique. L'industrie recrée rarement des métiers mais des qualifications et savoir-faire, c'est à dire plus que des communautés d'intérêt. Mais également l'industrie nationale crée l'idée, souvent fausse, d'activité indispensable à la nation et non pas au peuple. En réalité les industries ne sont soumises qu'à la loi de la rentabilité, et peuvent disparaître même si elles assuraient une autonomie à la nation en question (1)

    Dès lors le capitalisme n'aura de cesse de tenter d'isoler le prolétariat ouvrier au sein du salariat, en créant des catégories nouvelles de salariés: les employés des grands magasins et du commerce, et les fonctionnaires. Malgré le libéralisme, le capitalisme va voir se développer en son sein le patronat social dont le souci est de promouvoir la paix sociale par l'attachement des ouvriers à leur entreprise. Et l'Etat va devoir intervenir de plus en plus, par exemple au niveau de l'école et des lycées : extension des instituteurs et des professeurs, laïcité en France réappropriée par la bourgeoisie à la suite de sa promulgation par la Commune de Paris, en 1871.

    Au fur et à mesure que les acquis sociaux vont se développer, les grands commis d'Etat deviendront salariés, et les ouvriers les plus précaires et sans droit deviendront également des salariés. L'intervention de l'Etat devenant systématique après la crise de 1929, des catégories de fonctionnaires nouvelles vont apparaître et n'auront plus rien à voir avec les prolétaires du 19ème siècle. Le prolétariat va devenir une minorité dans le salariat.

    Si le salariat exprime l'opposition de classes propre au capitalisme, la lutte des classes traverse aussi le salariat, et les contours flous de ce dernier peuvent sembler éroder la réalité de la lutte des classes.

     

    LE SALARIAT COMME NORME CAPITALISTE: FORMATAGE SALARIAL

    Les salariés finissent par intégrer que le salariat est la norme du travail non seulement la plus acceptable mais la plus avantageuse, et ceci très nettement après la deuxième guerre mondiale. Par rapport au travail artisanal, cette norme est celle qui permet le moins d'heures de travail, le salaire le plus avantageux, les conditions de travail les meilleures, le plus d'avantages (sécurité sociale, couverture chômage, et vieillesse), et le moins d'aléas. Se perdent l'idée de l'appropriation individuelle des moyens de travail, l'organisation personnelle du travail, l'imaginaire technique propre, la créativité technique, l'union du travail manuel et du travail intellectuel qui était le fondement de l'existence au travail du compagnon etc..

    Le salariat est défini et pensé au 20ème siècle comme étant éternel, c'est une norme sociale incontestable. Le syndicalisme s'est fondue dans cette intégration, a repris la norme à son compte, a fait fixer les acquis sociaux dans une bible définitive: le code du travail. Ceci à tel point que l'ouvrier ou l'employé salarié ne parviennent plus à concevoir leur existence hors des rapports de contrat à durée indéterminée et hors de la fonction publique. Le rêve de tout contractuel est que ce contrat devienne à durée indéterminé.

    La révolte sociale de 1968, du côté des jeunes, a exprimé le rejet du salariat, le rejet de cette norme, mais cela n'a pas été repris par le mouvement politique.

    Le travail salarié était au contraire porté aux nues par les organisations politiques et révolutionnaires dans le capitalisme: LUTTE OUVRIERE par exemple a préconisé en 1968 que tout militant devait retourner à l'usine, tandis que les pays communistes mettaient au premier plan les prolétaires pour justifier le pouvoir du parti. La pérennisation du prolétariat dans le système communiste avait sa contrepartie dans celle du salariat dans le capitalisme.

     

    "A BAS LE SALARIAT" : QUEL SENS AUJOURD'HUI ? LE POINT DE VUE DE MARX.

    Marx avait idéalement préconisé sa disparition. Comme nous l'avons indiqué ailleurs, il écrit au moins deux fois "A bas le salariat". Mais il ne s'est jamais risqué à expliquer ce que cela pouvait vouloir dire ou à se battre sur ce mot d'ordre !

    Cela ne signifiait certes pas le retour à une forme d'auto-organisation du travail dans la restauration de la petite production, puisque Marx était l'adepte des formes industrielles les plus développées et les plus automatisées de la production. Alors ?

    Cela ne pouvait que signifier la volonté de voir se construire l'après communisme, suite à la dictature du prolétariat, dans une production quasi automatisée où l'individu ne travaillerait plus que 3 à 4 heures par jour, comme Godwin l'imaginait au début du 19ème siècle en Angleterre. Il se serait agi dès lors d'une forme de travail salarié qui tendrait vers sa négation, l'individu recevant de la société tout ce qui lui serait nécessaire pour satisfaire ses besoins.

    Dès lors, pensait Marx, l'individu débarrassé du travail exploité et aliénant, pourrait se jeter à corps perdu dans la création, mais ceci, hors de la réappropriation du savoir technique, puisque ce dernier appartiendrait aux machines...

    On ne voit pas à quel niveau aurait pu se réconcilier le travail manuel et le travail intellectuel puisque ces formes de travail auraient disparu.. Et s'ils ne disparaissaient pas, où auraient-ils pu se recréer puisque Marx rejetait le travail individuel de production ?

    Il n'y a pas à ce niveau là une illusion, mais une impossibilité, et une méconnaissance de la réalité. L'homme qui veut échapper à l'exploitation et l'aliénation se réapproprie nécessairement son travail, du début jusqu'à la fin, et ne conçoit la machine, non pas pour le remplacer, mais pour l'aider.

    Curieusement, le capitalisme a produit une technique dont l'utilisation aboutit à la dépossession du producteur de son travail, à la dépossession de la grande masse des gens de la connaissance technique: l'électronique, au profit d'une petite élite, et ceci sous couvert de la libération du travail pour les hommes. André Gorz y voyait dans un de ses ouvrages l'arrivée de l'ère de la liberté humaine. On peut rétorquer à cela qu'il convenait de ne pas utiliser l'électronique pour tout et n'importe quoi. Car l'électronique est le prétexte aujourd'hui à ne plus rien réparer mais à changer les pièces défectueuses d'un bloc, changer d'ordinateur, changer de voiture, de machine à laver etc.. Cette technique caractérise l'ère du gaspillage le plus éhonté et non pas celle de la liberté.

    Oui internet c'est génial au niveau de l'information, mais quand ça ne marche plus, une armée d'accrocs et d'esclaves se soulève pour demander la dose nécessaire pour ne pas succomber... Et c'est souvent que ça ne marche plus, la création personnelle est alors tarie et ne trouve plus d'éxutoire ?

    A notre avis, la création, ça n'est pas simplement utiliser des instruments librement, c'est pouvoir créer les instruments soi-même et ne dépendre de personne.

     

    RETOUR A L'ÂPRETE DES RAPPORTS DE CLASSES: LA CRISE.

    Tant que la croissance permet de produire en masse des marchandises, que le crédit permet aux salariés d'acheter ces mêmes marchandises jusqu'à plus soif, et que ces salariés acceptent leur exploitation, leur épuisement, leurs maladies et leur soumission.... le système fonctionne, sur l'arrête d'un couteau certes, mais cela fonctionne, au point que les dominants croient soudain en être à la fin de l'Histoire dans l'éternité de leur arrogance, et finalement de leur stupidité.

    La crise ! Rien ne vas plus. Le crédit s'effondre, le marché s'effondre, la bourse s'effondre dix fois plus vite, les banques font faillite, les investissements stoppent, la concurrence s'en prend aux plus grands groupes... les entreprises ferment et ce sont des licenciements massifs.

    Tout d'un coup la réalité profonde du système saute à la gorge des salariés: les moyens de vivre n'appartiennent pas aux producteurs mais à ceux qui possèdent les moyens de travail. Ces derniers ont le pouvoir de vie et de mort sur les salariés "Je vous mets dehors, je vous fais jeter à la rue, vous et vos enfants. Je ne vous autorise même pas à coucher sur le trottoir de mon banquier bien aimé, et si vous me bousculez quelque peu, je porte plainte auprès de la justice (la mienne, pas la vôtre), au nom de la morale la plus élémentaire...la morale des possédants dont je suis".

    La lutte des classes est là, elle a toujours été là, mais on ne s'en souvenait plus.

    La surproduction de toutes les marchandises s'étale comme une prostituée lascive, mais les salariés n'ont pas le droit d'y toucher. Les possédants compressent pour les détruire les voitures neuves, vident les appartements de leurs habitants, mettent de la javel sur la nourriture (toutes les grandes surfaces le font), mais vous, les salariés, vosu pouvez crever à côté. La police aura bientôt le droit de vous tirer dessus si vous avancez la main. D'ailleurs pourquoi s'en priverait-elle puisque les soviétiques l'ont fait avec les ukrainiens en 1933 !!!

    Il faut quand même faire des comparaisons utiles: La BNP a annoncé le 6 août 2009 qu'elle mettait de côté 1 milliard d'euros pour les bonus de ses traders (alors que le gouvernement avait jugé bon au début de la crise "d'aider" avec des millions d'euros les banques en tout premier lieu); une semaine avant, les salariés de New Fabris, jetés dehors comme de la marchandise avariée, obtenaient 12000 euros chacun, et non pas 30000 comme ils le demandaient. Ils renonçaient à faire sauter l'usine, se disant sans doutes, que s'ils le faisaient, ils n'auraient même pas ces miettes.... Cela représente quoi ? 366 salariés x 12000 euros = 4 392 000 euros. S'ils avaient obtenu 30000 euros chacun, cela ne faisait même pas 1 md d'euros.

    Pas une centrale syndicale, pas un parti dit de gauche n'a fait ce type de comparaison à l'avance, publiquement; pas un d'entre eux n'a fait des comparaisons avec les salaires et les retraites de nos députés et ministres !!! Il ne faut surtout pas aviver les contradictions entre " eux " et la majorité de la population !

    Qu'est-ce que cela signifie ??

    Les syndicats, partis et organisations de gauche et d'extrême gauche ne sont pas des traîtres mais ILS SONT INTEGRES A L' ETAT. Ils vivent eux-mêmes en parasites sur le dos des exploités. Et ceci est à la mesure de l'effondrement des rêves créés par le marché capitaliste lui-même.

    Avec la crise, ils n'ont pas grand chose à dire. Ils ne peuvent même pas dire "Allons-y tous ensemble", car ils n'ont rien à proposer, ils ne savent pas dans quelle direction aller, ou si certains le disent quand même, ils nous resservent les vieilles recettes sur le bon communisme, le vrai, le seul...qui serait l'unique issue.

    Le désespoir des salariés des entreprises se concentre non seulement dans la perte de leurs moyens de vivre mais dans la perte de cette culture ouvrière qui leur redonnait de la dignité, qui donnait un sens et un contenu de leur vie au travail. Licenciés, au chômage, ils ne sont plus rien.

     

    LES SOLUTIONS TRANSITOIRES PASSENT PAR LA DEMOCRATIE A LA BASE

     

    Face au désespoir et au vol dont ils étaient l'objet, les argentins avaient trouvé en 2001, dans les assemblées populaires qu'ils ont inventées, des solutions d'urgence. Retour au troc: marchandise contre marchandise, marchandise contre service; une monnaie permettant l'échange et non la représentation du capital; des jardins populaires gardés par les habitants, des cantines populaires pour tous, des échanges privilégiés avec les agriculteurs ..et surtout l'occupation des usines, et l'attribution par les tribunaux, entourés par la population, de leur propriété. Il est tout à fait caractéristique que pas un syndicat n'ai lancé en 2009 le mot d'ordre "occupation des usines" . On est en deça de 1936 !!

    Et dans les assemblées, ils n'autorisaient aucune organisation, aucun syndicat à venir: "Dehors!", tel était le mot d'ordre. Chacun venait en son nom propre. C'est bien la raison pour laquelle, il n'y a pas eu de publicité autour de ce qui s'est fait en Argentine.

    Cet exemple historique montre que si la discussion idéologique es utile, elle ne doit pas être première dans les ripostes de classes à opposer aux possédants. De même les programmes politiques concoctés par des tribuns sont le plus souvent inutiles et empêchent les gens du peuple de se saisir de leurs affaires pour dire ce qu'il faut faire. Le film "Les LIP" est édifiant à ce sujet, sauf qu'il ne pose jamais la question de la propriété de l'usine, c'est à dire des moyens de production. Mais il faut certes une situation extraordinaire et difficile pour que ces questions soient posées.

    Dans ces moments là, l'appel à la solidarité de la population, l'appel à l'autodéfense, à la libre expression des besoins, en vue de restaurer tout ce qui est nécessaire à la vie, fonctionnent bien: retour à la petite production nécessitant peu d'investissements, beaucoup de travail et du bénévolat; la récupération de tout ce qui peut servir et être transformé, la réparation de tout ce qui peut être encore utilisé; la réappropriation des savoirs anciens, l'organisation de banques collectives pour des petits prêts à un taux de 1%... Et là on retrouve nécessairement le respect de la nature et de l'environnement, et non pas de façon abstraite. On retrouve le sens de : PRODUIRE SEULEMENT CE QUI EST NECESSAIRE.

    Autrement dit, c'est la démocratie à la base, que la population retrouve dans ces moments, qui va permettre de redéfinir les contours de la vie, sans qu'on se soit nécessairement affrontés dans des débats idéologiques vains. Quand nous disons "démocratie à la base", nous ne disons pas "démocratie participative" ou autogestion, où le peuple est appelé à réaliser ce que d'autres ont conçu dans les sommets de l'Etat, ou à gérer ce qui ne leur appartient pas. Dans la démocratie à la base, le peuple décide et réalise, et nécessairement il posera la question de la propriété des moyens de production pour ne pas répéter l'erreur des LIP... C'est bien ce qu'ont fait les argentins.

    En février 1917, après l'exemple de 1905, les russes ont retrouvé cette forme de démocratie, qu'aucun parti n'a formulé. La haine contre cette forme de démocratie par les bochéviks a entraîné la confiscation des soviets à leur profit et leur transformation en des organes d'apparatchiks.. Cette confiscation s'est faite autoritairement, les soviets élus ont été renversés au profit des soviets du parti..

    La question qui se pose aujourd'hui, et qui est sans doutes la question essentielle, est "comment faire pour que la démocratie à la base soit posée devant la population, avant que les pires moments de détresse ne saisissent la population ?"

    C'est, à notre avis, la principale question qui mérite que l'on puisse s'organiser collectivement pour se faire entendre. Mais toutes les occasions sont bonnes pour faire valoir cette nécessité, dans le lieu de travail, le lieu d'habitation, le quartier....

    juillet 09

    (1)Un exemple de culture ouvrière détruite parmi tant d'autres :
    La fermeture de la mine de Takashima en 1987 au Japon.