MARX AU 21ème SIECLE ?

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    LA DEMOCRATIE COMME REVENDICATION TRANSITOIRE ?

     (voir aussi "démocratie représentative")

    (voir en fin de rubrique: démocratie paysanne au Mexique en 1910)

    Introduction  :

    Selon Marx la démocratie n'est qu'une revendication transitoire, puisque la "dictature du prolétariat" doit la remplacer, et plus tard l'abolition de l'Etat doit remplacer la dictature; les gens sauront se gouverner par eux-mêmes (sauf qu'ils n'auront jamais appris). Nous allons ici exposer le point de vue de Marx après cette introduction.

    La démocratie veut dire éthimologiquement "Gouvernement du peuple par lui-même". Qu'est-ce à dire ?

    Pouvoir populaire réel dans un gouvernement défini par le peuple ? Ou prépondérance du contrôle populaire sur un gouvernement ? En tout état de cause ce gouvernement s'oppose théoriquement à celui de l' aristocratie qui détient tous les pouvoirs entre ses mains.

    Le gouvernement du peuple, et le mot démocratie, sont apparus à Athènes environ 5 siècles avant JC. Mais qu'est-ce que le peuple à Athènes ? Ce sont les citoyens. Or tout le monde n'y est pas citoyen. Les esclaves qui travaillent la terre ou qui sont les serviteurs, les étrangers et ceux qui sont liés par la parenté à des étrangers ne sont pas des citoyens. Autrement dit, ceux qui produisent des richesses fondamentales à la vie ne font pas partie du peuple. La démocratie est entachée dès l'origine de son existence d'une tare fondamentale: l'élimination d'une partie de ce qu'on nomme le peuple aujourd'hui: les travailleurs. En fait seules les classes dominantes bénéficient de la démocratie, c'est à dire à Athènes, les propriétaires terriens ou les possesseurs d'une propriété.

    La démocratie a toujours gardé cette tare, même après que le suffrage universel (fin du 19ème) ait donné le droit de vote (pour des députés) à tous les hommes indistinctement, propriétaires ou non, les femmes n'acquiérant le droit de vote que vers le milieu du 20ème siècle. Mais en plus de cela, la démocratie ne bénéficiera réellement qu'aux gens cultivés, instruits et ayant déjà du pouvoir par leurs activités économiques. Le pouvoir du peuple en Europe ne sera réalisé que très peu de temps lors de la Commune de Paris en 1871, au soviet de Pétrograd en 1905 pour quelques mois, dans les conseils ouvriers et paysans de 1917 en Russie avant qu'ils soient bolchévisés, c'est à dire pendant à peine 6 mois. Par contre, dans les sociétés villageoises en Afrique, la démocratie directe dans les assemblés du peuple des hommes, autour du chef de village, donnera un véritable pouvoir aux habitants masculins des villages.

    En définitive, la démocratie comme gouvernement dit du peuple ne fonctionne pratiquement que comme gouvernement qui exclut le peuple réel du pouvoir.

    Marx, dans son analyse, introduira la primauté de la lutte des classes dans une démocratie qui, selon lui, ne profite qu'à ceux qui ont déjà le pouvoir économique. Cette démocratie pour les dominants ne reçoit de fait que peu de contrôle de la part du peuple.

     

    Nous distinguerons, dans ce qui va suivre, deux types de démocratie, la démocratie représentative ou parlementaire, dont parle Marx, et qui fonctionne actuellement, et la démocratie des conseils, telle qu'elle a fonctionné de février 1917 à Octobre 1917 (et telle qu'elle avait fonctionné quelques mois à Pétrograd en 1905), c'est à dire la démocratie directe . Marx n'évoque jamais la seconde qui n'apparaissait à son époque que dans les structures villageoises des sociétés qu'il jugeait archaïques. Pourtant Bakounine y fera allusion dans l'AIT pour l'après révolution sociale; en tant qu'anarchiste, il avait l'intuition que c'était la seule forme de démocratie qui permettrait au peuple de s'auto-gouverner. D'ailleurs de nombreux auteurs ont cherché dans cette voie:  Proudhon, Owen, Fourier… Cette forme de démocratie paraîtra à Marx extrêmement dangereuse parce qu'elle constitue a) un obstacle à la centralisation des forces productives et à leur efficacité ; b) un obstacle à la centralisation du pouvoir autour du prolétariat ; c) parce qu'elle représente des décisions possibles désordonnées et contraire au seul pourvoir du prolétariat.

    L'opposition Bakounine/Marx portera fondamentalement sur ces questions qui, sur le plan formel, touchent à la question de l'Etat après la révolution. Marx formule l'idée d'un Etat Prolétarien après la Commune de Paris, Bakounine est contre. Les deux hommes iront jusqu'à la rupture.

     

    Reconnaissons que la démocratie directe est celle que choisit spontanément le peuple dans les périodes de crise et de révolution, quand l'Etat bourgeois ne peut plus fonctionner ; on le voit encore actuellement à travers les assemblées populaires en Argentine dans les années 90. Les militants et idéologues actuels ont le plus grand mal à parler de la démocratie directe, ils contournent la question en parlant de « démocratie participative», de « démocratie active », « d'autogestion » qui excluent la forme même des conseils. Les causes en sont complexes.

     

    Lénine aura exactement les mêmes réticences que Marx vis-à-vis de la démocratie directe, c'est à dire face aux soviets de février 1917. C'est Trotsky, de par son expérience de 1905 à Pétrograd, qui le convaincra que cette forme de démocratie est utilisable par les bolchéviks à condition qu'ils y acquièrent la majorité. La grande divergence entre les anarchistes et les bolchéviks en 1917 porte sur la nature des conseils ou soviets. Les premiers veulent des soviets libres sans exclusive, les seconds veulent y prendre le pouvoir et y imposer leur parti et leur programme. Ces derniers assassineront et pourchasseront les anarchistes pour réaliser la transformation des soviets, c'est à dire leur confiscation à leur profit . La vision de Bakounine était extraordinairement lucide et prémonitoire au 19 ème siècle.

     

    Marx, au sujet de la démocratie représentative, pense que celle-ci est historiquement la revendication de la bourgeoisie contre la royauté et la féodalité, et convient parfaitement au capitalisme naissant. Elle est donc confisquée à son seul profit. Demander son extension à toutes les classes de la société est une façon, selon Marx, de semer l'illusion que des classes antagonistes puissent vivre en harmonie. Marx refuse donc cette illusion. Par contre il pense qu'on peut avancer ce mot d'ordre d'extension dans le but d'obtenir des concessions pour le salariat, ce qui donnera à ce dernier la possibilité de s'organiser pour le combat contre le capitalisme. C'est à ce titre que la revendication de la démocratie (représentative) n'est qu'une revendication transitoire pour lui, la revendication essentielle étant celle du pouvoir pour le prolétariat.

    La démocratie représentative est de fait très bien adaptée au capitalisme. Elle exige le parlementarisme qui respecte la centralisation et assure le pouvoir à la seule bourgeoisie. Au départ, le suffrage est naturellement censitaire. Il faudra beaucoup de combats, entre autre l'accès au suffrage universel, pour que des députés ouvriers apparaissent et expriment de façon déformée la réalité ouvrière. La culture, les journaux, les loisirs, le temps, l'argent appartiennent au départ à la classe bourgeoise ; elle seule peut avoir des députés. C'est toujours vrai aujourd'hui : la gauche bourgeoise et la droite se partagent les sièges. Les chômeurs, les précaires, le petit peuple en grande difficulté, dont la majorité des ouvriers, à plus forte raison les sans papiers, n'accèdent pas au parlement. Il n'y ont que des représentations édulcorées.

    Marx ne revendique en principe la démocratie représentative que pour les salariés ; s'il la revendique pour le peuple ce sera par pure tactique

    On aura coutume de distinguer dans la démocratie représentative, la démocratie politique, la démocratie sociale, la démocratie économique.

    Précisons que Marx ne parle que de la démocratie politique . La démocratie sociale lui semble un leurre : les classes antagonistes ne pouvant socialement établir que des compromis reposant sur des rapports de forces. Marx ne dira pas un mot de la démocratie économique, ni pour le prolétariat ni pour le peuple, car elle ouvre la voie à la démocratie directe. Le prolétariat lorsqu'il prendra le pouvoir ne pourra, selon lui, que se conformer au fonctionnement centralisé de l'industrie à travers sa direction.

     

     

    1)Marx et la démocratie.

     

    Historiquement la démocratie représentative a été revendiquée par une partie des classes possédantes contre les tyrans, dictateurs, empereurs, de toutes sortes, mais en vue d'établir à leur tour leur propre domination. Par exemple la démocratie athénienne était la démocratie pour l'aristocratie des villes et pour les grands propriétaires fonciers, dans le même temps où plus de la moitié de la société était composée d'esclaves travailleurs. Idem à Rome. A l'époque du despotisme royal de droit divin, la bourgeoisie naissante revendiquait le pouvoir économique et politique, le droit de regard sur les impôts donc le droit de vote, le contrôle sur la monnaie . Elle voulait la démocratie pour son propre compte. En France, après les USA, elle s'attache provisoirement le mouvement populaire et concède en théorie, après avoir liquidé la royauté, la « souveraineté de la nation », c'est à dire la souveraineté nationale théoriquement pour tous les citoyens (en fait pour ceux qui ont le pouvoir économique, et à la rigueur pour tous ceux qui payent des impôts !). Il est évident que la souveraineté n'appartient en fait qu'à la classe bourgeoise. Par conséquent dès l'origine, la démocratie « pour tous », inscrite dans les textes, est confisquée au profit de la bourgeoisie. De là naîtra, chez Marx, l'analyse très importante sur l'impossibilité de la neutralité de l'Etat, d'où naîtra l'expression d'« l'Etat bourgeois » républicain.

    On trouve dans «  l'Idéologie allemande  » (l'un des textes les plus anciens de Marx) l'ébauche d'une définition particulière de la démocratie en général (p1064. Tome III). Ce serait la réalisation de « l'intérêt commun ». Mais qui définit l'intérêt commun ? Pourrait-il s'agir de l'intérêt commun du peuple (peuple au sens décrit précédemment : salariat dont les ouvriers, paysannerie, classes moyennes) ? Marx et Engels ont vite tranché la question. La conquête de la démocratie pour le peuple n'est utile que pour mettre fin à l'oppression politique et sociale du prolétariat. Elle ne constitue qu'un marchepied pour la conquête du pouvoir politique par ce dernier, conquête qui est le but ultime.

    Dans le Manifeste Communiste , il n'y a pas d'allusion à la démocratie, si ce n'est que l'appel des socialistes dits utopiques (Owen, Fourier, Saint Simon) à « améliorer l'existence de tous les membres de la société » est critiqué par Marx comme étant finalement réactionnaire, ce qui revient à une critique de la démocratie comme réalisation de l'intérêt commun (Marx, Manifeste Communiste , 1848, p 191, Tome I).

     

    Marx, polémiquant contre Hegel, s'affirme comme démocrate, c'est à dire prône la lutte contre l'oppression de l'Etat (l'Etat bourgeois). Mais il en fait bien une revendication transitoire, c'est à dire une revendication qui peut être saisie momentanément par une majorité en vue d'enclencher un mouvement social, dans lequel le prolétariat pourra ensuite se démarquer. Cette lutte pour la démocratie permet celle pour la conquête du pouvoir politique, transitoirement, à la fois par les prolétaires, les petits paysans et les petits bourgeois, étape nécessaire pour mettre fin à l'oppression du peuple. Mais Marx ne considère cette démocratie que comme une étape vers la conquête du seul pouvoir des prolétaires ( écrits de Engels et Marx cités par Rubel, 1844, La Pléiade III, p 721 à 728, contre le journal prussien « Rheinischer Beobachter » ). Ici les communistes se présentent comme des démocrates dans toutes les questions pratiques de parti. Il est important de citer : «Dans tous les pays civilisés, la démocratie a (doit avoir) pour conséquence nécessaire la domination politique du prolétariat, et cette domination est la première condition de toutes les mesures communistes. Aussi longtemps que la démocratie n'est pas conquise, les communistes et les démocrates mènent, par conséquent, un combat commun, et les intérêts des démocrates sont en même temps ceux des communistes. Jusque là les différends entre les deux partis sont de nature purement théoriques, et l'on peut fort bien les discuter théoriquement sans troubler en aucune manière l'action commune. On pourra même s'entendre sur maintes mesures qu'il faudra prendre le lendemain de la conquête de la démocratie dans l'intérêt des classes hier opprimées, par exemple la gestion de la grande industrie, des chemins de fer par l'Etat, l'éducation des enfants aux frais de l'Etat…. ».

    Par parenthèse, Marx donne une définition de la social-démocratie , donc de la bourgeoisie démocrate, en 1852, qui est tout à fait intéressante : « Le caractère propre de la social-démocratie se résumait en ce qu'elle réclamait des institutions républicaines comme moyen, non pas de supprimer les deux extrêmes, le capital et le salariat, mais d'atténuer leur antagonisme et de la transformer en harmonie » ( Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte  , 1852, aux Editions Sociales, 1949, p 41). On pourrait totalement appliquer cette définition à l'idéologie keynésienne qui fondera celle de la social-démocratie de la 2 ème partie du 20 ème siècle.

     

    Mais revenons au texte ci-dessus de 1844, la conquête de la démocratie concerne l'Allemagne qui est un pays industriel autocratique en vue d'une république bourgeoise ou populaire. Ailleurs la conquête de la démocratie s'apparenterait avec la lutte contre la féodalité, toujours pour une République bourgeoise ou populaire, comme phase transitoire. La démocratie n'est donc bien qu'une étape , étape pendant laquelle l'union avec les démocrates peut être totale. Ce qui sous-entend que cette union n'est que transitoire. Une fois l'étape acquise et dépassée, les différends seront évidents et pourront entraîner la rupture franche.

    La dissolution de la Constituante soviétique en 1918 illustre cela, avec une innovation cependant. Son mot d'ordre constituait une étape vers la démocratie totale du peuple, non pas avec, mais contre les bourgeois et sociaux-démocrates russes. C'était une situation très nouvelle qui pouvait donner pour la première fois un vrai parlement populaire accompagnant l'existence des conseils démocratiques dans tout le pays… . Double pouvoir certes mais qui aurait peut-être pu trouver des compromis intéressants. Les bolchéviks prennent peur. Une fois élue, les bolchéviks ayant pris le pouvoir entre temps, la dissoudront par la force.

     

    La démocratie ne peut donc être un but ni pour Marx ni pour Engels, pour des raisons évidentes. Ce ne peut être qu'une passerelle. De façon ultime, la démocratie ne concernerait que le prolétariat, les autres classes sociales devant disparaître. De plus, les lois d'évolution historique, conduisant la destinée des peuples, justifient que la démocratie soit muselée pour les classes dites « réactionnaires », parce que celles-ci n'ont pas de légitimité à déterminer leur propre avenir. La démocratie aux mains du peuple, comme fin, n'a aucun sens pour Marx, car ce dernier peut se prononcer sur un avenir qui serait contraire aux lois de l'histoire.

    Sous le communisme, encore une fois, la démocratie ne pourra entraver la centralisation rationnelle utile à l'industrie. Marx suppose que les prolétaires n'y verront aucun inconvénient. Les écrits de Marx sur la centralisation laisse préfigurer ce qui s'est passé dans l'URSS bolchévique puis stalinienne.

    A supposer que le prolétariat veuille du communisme, quelle peut être sa part de libre détermination dans une situation totalement déterminée par les lois de l'histoire dont Marx est porteur ? Aucune, puisque le communisme est fait pour lui. Selon nous, il pourra juste jouer le rôle de figurant.

    Tout ce qui précède explique que Marx exclut a priori l'idée qu'une assemblée du peuple puisse librement déterminer les voies et les moyens de sa survie et de sa vie en dehors des perspectives du communisme. C'est entre autres l'objet de ses désaccords violents avec Bakounine. Ceci explique également pourquoi les marxistes, expliquant la révolution française, jetteront allègrement aux oubliettes tout ce qui concerne les revendications démocratiques communales et paysannes, pour ne retenir que la conquête du pouvoir par la bourgeoisie et plaquer sur la réalité, le seul conflit prolétariat/bourgeoisie devant mener à la révolution sociale pour le prolétariat.

     

     

    On comprendra donc aisément pourquoi Marx n'envisage pas que le peuple puisse se prononcer sur le contenu d'une société anticapitaliste, mais non communiste. Que le peuple puisse dire quelle production il juge la meilleure, comment produire et dans quel but, est inimaginable, car la grande production industrielle serait très probablement mise en question en tant que système unique de production, dans des assemblées populaires. Sans doute pourrait-on trouver là la raison du peu d'intérêt accordé à Marx pour la production des valeurs d'usage en tant que telle. Rappelons encore une fois que le communisme ne se présente pas, pour lui , comme étant « l'économie politique des valeurs d'usage ». Le communisme réalisera, selon lui, en se saisissant de l'industrie, les productions utiles . Marx a beaucoup discuté de la nature des besoins produits par le capitalisme, mais jamais d'un pouvoir démocratique émanant du peuple qui pourrait définir les besoins de ce dernier..

    Pourquoi ce rejet du peuple ? Marx l'a placé hors des nécessités historiques.

     

     

    2)Classes révolutionnaires et classes en voie de disparition (classes archaïques et réactionnaires), selon Marx.

     

    C'est la grande industrie comme force productive qui remplit un rôle révolutionnaire en faisant disparaître le paysan rempart de l'ancienne société ( Le Capital , p 996 sq, Tome I). Elle est donc, comme technique capitaliste, le moteur du sens de l'histoire .C'est elle qui décide de ce qui est réactionnaire de ce qui ne l'est pas, et non pas les besoins du peuple exprimés par lui. La démocratie peut donc apparaître, à moment donné, comme un danger par rapport à ce sens de l'histoire, si les citoyens parvenaient à élire des députés anticapitalistes, capables de préconiser la rupture avec ce système sans aller vers le communisme imaginé par lui: hypothèse irréaliste pour l'instant, car exclue de tous les discours politiques, même d'extrême gauche. Elle l'est également dans une situation de prise du pouvoir par les « représentants » ouvriers qui ne pourraient supporter l'idée même de la démocratie directe. C'est bien pourquoi les bolchéviks ont « bolchévisé » les soviets, c'est à dire les ont vidé de leur contenu démocratique, contestataire et créatif.

     

    Les classes sociales sont par conséquent à placer dans une hiérarchie historique. Si la féodalité et les corporations ont rempli un rôle révolutionnaire, à moment donné en Europe, pour protéger les paysans et les artisans contre les barbares, elles deviennent progressivement, selon Marx, une entrave pour les activités bourgeoises capables de faire faire un bond en avant aux forces productives. Et ainsi de suite.

    Marx condamne bien sûr les classes exploiteuses qui s'approprient le pouvoir, le travail d'autrui, la production existante. Mais il condamne également à la disparition historique toutes les classes issues de ce qu'il nomme des modes de production dépassés ou les modes de production archaïques : les chefs de tribus, les nomades, les paysans, les artisans, les maîtres des corporations, les compagnons, les colporteurs, les petits commerçants, et bientôt les chefs des petites entreprises…

    Les « marxistes » ne parlent jamais de ce passage pourtant très célèbre du Manifeste Communiste  : « De toutes les classes subsistant aujourd'hui en face de la bourgeoisie, le prolétariat, seul, forme une classe réellement révolutionnaire. Les autres dépérissent et s'éteignent devant la grande industrie, dont le prolétariat est le produit le plus propre. La classe moyenne, le petit industriel, le petit commerçant, l'artisan, le cultivateur ( que Marx désignera sous le nom du peuple ), tous combattent la bourgeoisie pour sauver leur existence comme classes moyennes. Ils ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservateurs ; bien plus ils sont réactionnaires, car ils cherchent à faire tourner en arrière la roue de l'histoire (souligné par nous). S'il leur arrive d'être révolutionnaires, c'est qu'ils se voient exposés à tomber bientôt dans la condition des prolétaires, c'est qu'ils défendent non pas leurs intérêts présents, mais leurs intérêts futurs…. » en tant que prolétaires. ( Le Manifeste Communiste , 1848, Tome I, La Pléiade, p 171-172).

     

    Ce terrible texte, repris par deux fois dans Le Capital est une condamnation des classes sociales se consacrant à la petite production depuis des temps immémoriaux, et constituant la base de la vie sociale. Ces classes luttent pourtant contre ce qui est potentiellement la bourgeoisie , ou la bourgeoisie elle-même ; elles sont donc anti-capitalistes . Mais elles ont été historiquement déclarées dépassées et réactionnaires, aussi bien par la bourgeoisie naturellement, que par Marx et ses descendants. Elles sont déclarées vouloir retourner « en arrière », ce qui constitue une hérésie par rapport aux lois de l'histoire.

    Quelle meilleure façon de porter aux nues la bourgeoisie elle-même, de la légitimer ! S'étonnera-t-on que toute la gauche soit devenue libérale à l'époque où la loi du capital s'impose violemment au niveau international ? ? Et s'étonnera-t-on que ces classes condamnées et abandonnées cherchent refuge auprès du fascisme depuis des décennies  ?

    De la même façon Marx aura une attitude ambiguë vis à vis des chômeurs de père en fils, en les reléguant dans les classes dangereuses, base du recrutement des brigands et hommes de main au compte de la bourgeoisie.

    Par exemple, Louis Bonaparte utilisait pour ses basses œuvres en 1849 la « société du 10 décembre ». Soi disant société de bienfaisance, on y « avait organisé le sous-prolétariat parisien en sections secrètes…………A côté de « roués » ruinés, aux moyens d'existence douteux, et d'origine également douteuse, d'aventuriers et de déchets corrompus de la bourgeoisie, on y trouvait des vagabonds, des soldats licenciés, des forçats sortis du bagne, des galériens en rupture de ban, des filous, des charlatans, des lazzaroni, des pickpockets, des escamoteurs, des joueurs, des souteneurs, des tenanciers de maisons publiques, des portefaix, des écrivassiers, des joueurs d'orgues, des chiffonniers, des rémouleurs, des rétameurs, des mendiants, bref, toute cette masse confuse, décomposée, flottante, que les français appellent la bohème » ( Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte , 1852, opus cité, p 60) Et Marx oppose cette masse, dite « la société du désordre » (p 62) à la « nation laborieuse » (p 61). Ce texte est important dans la mesure où Marx y mélange les genres . Les exclus de la société côtoient des bourgeois ouvertement immoraux (souteneurs et tenanciers de maisons publiques), et les petits métiers de rue pratiqués par ceux qui refusent d'entrer dans le salariat ou en ont été exclus mais gagnent leur vie chichement (portefaix, écrivassiers, chiffonniers, rémouleurs, rétameurs, joueurs d'orgue). Le même mépris va à tous. Et comme le fait remarquer Michel Surya, la bourgeoisie pourrait partager ce même sentiment pour les mêmes individus. Ce faisant Marx partage la même morale que la bourgeoisie « Marx montre un monde bas, mais pas tout ce qu'a de bas le monde qu'il montre  » ( Figures du rebut humain , Lignes, mai 2002, p 175, 176). Car ce qui est bas pour Marx ici, c'est aussi le non-emploi, c'est la non-participation à la « nation laborieuse », ou même la volonté de ne pas participer à la grand-messe prolétarienne.

    Ce rejet fut encore pratiqué dans les années 1980 exactement de la même manière par les directions dites ouvrières qui rejetaient aussi bien les précaires, les chômeurs, les sans papiers, les prostituées, dans la catégorie de ceux qui n'auront pas voie au chapitre lors du « grand soir » !

    Quoi de plus naturel dès lors que les chômeurs se soient réfugiés, pour une partie d'entre eux, également vers l'extrême droite. Le fascisme est, dans sa forme originelle, une pure réaction de violence des classes condamnées à mort par l'accumulation du capital. Les classes sociales qui ont soutenu les fascisme se présentèrent d'abord comme anticapitalistes, d'où l'ambiguïté de leurs propos : elles se réclamaient de la tradition, du nationalisme, de la patrie, de la religion, elles ne veulent plus ou pas de la République (exactement comme les paysans de Canudos au Brésil au 19 ème siècle qui ont rapidement compris que les républicains étaient les meilleurs défenseurs des grands propriétaires terriens !Voir le roman du péruvien Mario Vargas Llora : La guerre de la fin du monde , Gallimard, 1981) .… Puis le grand Capital se saisira lui-même du fascisme comme arme de soumission des grandes masses sur la base de leurs propres préjugés et revendications ! Hitler s'en prendra de plus aux juifs, en s'appuyant sur une vieille tradition catholique de l'Europe centrale de pogrom contre ces gens là, et, en y ajoutant le qualificatif de suppôts du capital financier, il aura le soutien des grandes masses déshéritées. En même temps, Hitler apparaîtra comme le meilleur liquidateur du communisme.

     

    3) Le mépris de Marx pour le peuple .

     

    Le rejet des groupes sociaux constituant le peuple, dans l'archaïsme et l'obscurantisme, est l'expression d'un mépris considérable. Celui-là, le peuple, sera, dans l'esprit de Marx, balayé par l'histoire. Si Marx, comme les bolchéviks, défendait les paysans pauvres, et les paysans sans terre (chômeurs, saisonniers, ouvriers agricoles), c'est précisément parce que ceux-ci avaient vocation à sombrer dans le prolétariat dans le meilleur des cas, mais ils pouvaient aussi sombrer dans l'armée industrielle de réserve. Ces paysans là ne l'intéressaient qu'au titre de prolétaires ou futurs prolétaires, mais jamais en tant que partie intégrante de la paysannerie. Cette dernière fut d'ailleurs massivement assimilée par la suite, par les bolchéviks, à des « koulaks », c'est-à-dire à des petits bourgeois, ou des éléments susceptibles de rallier la bourgeoisie, tandis que les paysans dit pauvres seront utilisés par les bolchéviks comme des "activistes" au service du parti, véritables voyous, allant détrousser les paysans, les jeter hors de chez eux lors de la collectivisation. Ceci est totalement conforme à ce que Marx dit de la paysannerie. N'oublions pas que Trotsky, réprouvant la violence de Staline, approuvera la collectivisation forcée commencée en 1929, qu'il qualifiera de "tournant gauche".

    Staline, fort des textes des épigones, poussera très loin cette théorie et ira jusqu'à l'extermination de la paysannnerie, en particulier en Ukraine en 1932-33. Il organisera la famine méthodiquement contre les "koulaks" c'est à dire les paysans, en utilisant de dits paysans sans terre et des pauvres, c'est à dire de fait des voyous (Georges Sokoloff, 1933, l'année noire. Témoignages sur la famine en Ukraine. Albin Michel. 2000): on dénombre aujourd'hui probablement entre 3 à 6 millions de morts. Les chiffres réels ne sont pas connus car le PCUS a fait disparaître tous les registres d'état civil de l'époque.

    Pourtant on trouve chez Marx des textes tout à fait intéressants qui expliquent que les paysans propriétaires de leur terre et produisant pour eux-mêmes et pour le marché local ne participent pas à la croissance du capital au sens capitaliste, car cela leur est étranger et non nécessaire. Ils sont donc anti-capitalistes par nature, mais cela, Marx ne le dit pas. Le mouvement du capital va justement consister à tenter de transformer les moyens de production des paysans en capital, en les expropriant (Marx, Le Capital, : théorie moderne de la colonisation , chapitre 33, p 1224 sq, tome I, La Pléiade). Dans ce texte très important, Marx montre bien que la transformation des moyens de production des paysans en capital signifie leur destruction. Il en est de même pour les artisans et le petit commerce. Marx qui est un partisan inconditionnel de la grande industrie pour les raisons exposées ci-dessus, prédit la disparition de ces couches sociales, c'est à dire le peuple, et préconise même cette disparition en faveur d'un grand prolétariat. Le caractère anticapitaliste de ces couches sociales ne lui suggérera aucun autre choix d'évolution que celle qui va vers une accumulation gigantesque du capital, dont il espère que le prolétariat se saisira plus tard. Ce caractère anticapitaliste devient même secondaire à ses yeux. L'union du peuple contre le capital et exprimant lui-même un choix démocratique quant à son devenir, est quelque chose de totalement étranger à Marx, voire réactionnaire . Marx exprimera la plus vive opposition vis à vis de tout mot d'ordre qui mettait le peuple en avant (exemple, Critique du Programme de Gotha , 1875, p 1409, tome I).

    On comprendra là très bien pourquoi les leaders des pays du Tiers monde et des pays colonisés, devenus marxistes en faisant des études dans les pays occidentaux dans les années 1960-70, participeront à l'écrasement de leur propre peuple, à la militarisation de leur paysannerie pour des objectifs de communisme qui sont étrangers à ces derniers, puisque, dans ces années, 50% à 90% de la population de ces pays étaient paysans. Cet écrasement n'est pas une déviation, c'est une application stricte de la théorie de Marx. Il achèvera de la pire des façons « l'œuvre » colonisatrice  ! Les méfaits de cette application en Chine, au Cambodge, au Mali, au Mozambique, en Algérie, en Ethiopie…. seront immenses. Et en Amérique latine, ce ne sera pas par hasard que l'organisation de la petite paysannerie sans terre, contre les gros propriétaires, se fera contre ou sans les marxistes mais avec les prêtres et les évêques attachés à la théorie de la libération, ce qui est pour le moins extraordinaire par rapport à ce que les marxistes prétendaient représenter dans l'histoire.

    Marx, redisons le, ne parle jamais de la démocratie directe.

    La bourgeoisie en parle pour la dénaturer. On nous présente encore aujourd'hui, aussi bien dans les manuels de droit constitutionnel, ou dans la grande presse, le référendum comme étant l'expression même de la démocratie directe!!! Rien de plus faux. La démocratie directe permet à la population d'exprimer ce qu'elle veut, comment elle le veut, et avec quoi elle le veut.

    La population, face au référendum, n'est pas consultée sur la nature même de ce qui est en jeu, sur les questions à poser et pourquoi même les poser. Elle est dessaisie, et pire elle est manipulée. Le référendum est l'arme préférée du populisme par exemple à la façon suisse, permettant d'exprimer ce qui est le plus bas en l'homme: sur l'immigration, la peine de mort, la patrie, le nationalisme... Rares sont les référendums qui ont eu un sens. On peut en citer un, mais dont le pouvoir en place s'est "assis dessus": le référendum de mai 2005 sur "la constitution européenne" totalement réactionnaire.

     

    Conclusion .

    C'est ainsi que marxistes et libéraux, avec des langages et des objectifs différents furent au 19 ème et au 20 ème siècle les meilleurs défenseurs de la société moderne, au travers de la démocratie parlementaire, puis de la "démocratie" soviétique, en justifiant la disparition de la classe paysanne, des artisans, des petits commerçants, au profit des trusts privés ou d'Etat, ayant à leur service un immense salariat dont la plus grande partie sera réduite à la misère… Ce n'est pas par hasard non plus si les marxistes, entraînant toute la gauche derrière eux, approuveront l'industrialisation de l'agriculture, dans les années 1950 en France, qui portera les coups les plus efficaces à la paysannerie et transformera celle-ci soit en fermiers capitalistes « fonctionnaires » de l'Etat, soit en prolétaires. C'est à ce niveau entre autre que le contenu de l' « Etat bourgeois » de Marx prend toute sa valeur. Car c'est l'«Etat  bourgeois » qui a impulsé ce mouvement de disparition au profit de l'accumulation du capital..... soutenu par Marx lui-même !

    La politique des marxistes, là où ils ont pris le pouvoir sous des formes différentes, apparaît bien comme un autre moyen pervers de soutenir le système capitaliste sous le jargon révolutionnaire de la mise en avant du prolétariat.

    Nous reparlerons plus loin du salariat moderne, qui comprend bien sûr la classe ouvrière traditionnelle, pour indiquer qu'il n'est pas devenu une classe homogène puissante, capable à lui seul de chasser le capitalisme, mais un conglomérat aux intérêts parfois apparemment divergents, et qui oppose ceux qui bénéficient encore des « avantages acquis » à ceux qui n'ont rien, dans la négation de l'internationalisme.

     

    Une expérience historique contradictoire dont les marxistes ne font pas état: la révolution mexicaine de 1910: démocratie paysanne.

     

    Ce qu'il faut retenir, comme leçons politiques, du livre sur ZAPATA raconté par Steinbeck.

    1)Avoir un objectif clair intransigeant et ne jamais en varier.

    L'objectif doit être fondé sur des revendications simples clairement énoncées par les citoyens. Ne jamais temporiser sur cet objectif, ou s'en détourner, au motif qu'il y aurait des difficultés imprévues, que la revendication met en jeu des choses compliquées, qu'il faut remettre à plus tard sous prétexte de mises à l'étude…etc

    Cela suppose une rigueur et une intégrité à toute épreuve, sans doutes, mais aussi un contrôle sur celui ( ou ceux) qui mène le combat.

    2)" La terre aux paysans indiens " dans le cas précis de Zapata.

    Au 16ème siècle les espagnols ont pris une partie des terres des paysans indiens, mais leur ont garanti, sur documents écrits, de grandes parcelles avec l'engagement du Roi. Or au fur et mesure que le temps passait, les grands propriétaires ont empiété sur les terres réservées aux indiens pour faire des cultures commerciales pour l'exportation, par exemple la canne à sucre. Les paysans se réclament de cet engagement du Roi.
    En 1910, la principale revendication avancée est " la restitution des terres ". On peut préciser :
    -restitution immédiate des dernières terres volées au vu et au su de tout le monde, les semailles n'attendent pas.
    -délimitation des propriétés telle que prévue au début de l'occupation, par les paysans eux-mêmes, et protection des propriétés par la loi
    -restitution de toutes les terres volées, au cours du temps, au-delà de ces délimitations
    -interdiction des expropriations des paysans indiens
    -interdiction aux chefs de guerre indiens de s'approprier indûment plus de terres que ce à quoi ils ont droit
    -droit des paysans indiens de rester armés

    3)Le pouvoir aux mains du peuple. Sens ?
    Zapata l'explique en maintes occasions, au fur et à mesure des batailles.

    -Il n'y a aucun bon pouvoir. Personne n'a capacité à se substituer durablement au peuple, sinon pour finir par le tyranniser ou le tromper, une fois la paix envisagée avec la partie adverse.
    -Le peuple apprend lentement à se saisir de ses affaires, à prendre des initiatives, à mettre son imagination au service de la gestion des affaires collectives. Il lui faut le temps de prendre conscience de sa force et d'avoir confiance.
    -Le peuple apprend à n'avoir plus besoin de l'homme fort (le chef). Les gens apprennent à se guider les uns les autres. Le peuple doit apprendre à se méfier du chef, et le chef doit s'effacer (c'était le principe des conseils de paysans du temps de Makno en Ukraine de 1917 à 1923), ou se plier aux décisions prises " en bas ".

     

    Juillet 2007