On nous envoie ce texte de Jo Briant. 15-6-09
29 mars 2009, à 30 km des côtes libyennes, a eu lieu un des plus grands naufrages de lhistoire de limmigration en Europe : sur trois embarcations parties de Libye, deux ont coulé et une troisième a disparu. Seulement 23 rescapés, 23 cadavres repêchés... et 500 disparus, sans doute engloutis par le Canal de Sicile. Un drame parmi tant dautres : lassociation européenne FORTRESS, qui dénonce l« Europe forteresse », estime quil y a désormais au moins, chaque année, 3 500 migrants engloutis dans les eaux de la Méditerranée ou de lAtlantique. Dans la mesure où les chancelleries de lUnion Européenne délivrent de moins en moins de visas, y compris pour les ressortissants des pays en guerre (Irak, Congo, Soudan...), dans la mesure où le chômage, la misère, la malnutrition dévastent de plus en plus de pays du Sud... il ne faut pas sétonner que les jeunes désespérés dAfrique soient prêts à prendre tous les risques... Les bateaux usines de France, dEspagne, du Japon ont littéralement « asséché les ressources halieutiques de la Mauritanie, du Sénégal ou de la Guinée : la filière de la pêche artisanale de ces pays a de ce fait disparu... De même que les exportations européennes de pattes de poulet congelées (car les morceaux »nobles" du poulet ne sont pas pour les Africains...) ont ruiné les éleveurs locaux qui ne peuvent pas saligner sur des prix aussi concurrentiels...
Oui, jai honte, mille fois honte de cette France, de cette Europe barbelée qui essaient dériger barrières sur barrières, camps dinternement sur centres de rétention, à la fois sur leur sol et dans des pays comme le Maroc, la Tunisie ou la Libye qui sont devenus comme les gendarmes avancés de lEurope, de toutes ces lois plus répressives les unes que les autres qui fabriquent chaque jour de nouveaux sans papiers (environ 300 000 en France...). Tant quon ne voudra pas sattaquer aux causes économiques et politiques qui font que ces milliers et ces milliers de « parias » du Sud sont prêts à risquer leur vie pour venir, tant quon annulera pas une dette odieuse et illégitime mille fois payée par le jeu des intérêts, mais à laquelle nombre de pays dAfrique doivent consacrer jusquà 35% de leur budget, bien plus quà la santé et à léducation réunies, tant que nous soutiendrons - ah ! Cette Françafrique !- les régimes les plus corrompus et les plus répressifs comme ceux dOmar Bongo au Gabon, de Paul Biya au Cameroun, dIdriss Deby au Tchad, de Sassou Nguesso au Congo, il sera illusoire de vouloir contenir ce flot de migrants qui cherche une terre daccueil et de sécurité. Et que faisons-nous de larticle 13 de la Déclaration universelle des Droits de lHomme de 1948 qui reconnaît le droit à la libre circulation des personnes ?
Le sans papiers est comme la figure concrète et symbolique de notre monde : il nous renvoie en permanence à lextrême inégalité, à linjustice dun monde barbare, révoltant, inacceptable, à là doù il vient, mais aussi à notre société de non accueil, où se pratique chaque jour la chasse aux étrangers afin de remplir des quotas dexpulsions...
Face à ce drame permanent, à tous ces naufrages quasi quotidiens qui engloutissent des milliers de vies dhommes et de femmes qui nont même pas droit à une sépulture ( comment ne pas penser à leurs frères et soeurs esclaves victimes de la traite négrière quatre siècles durant et dont les squelettes jonchent littéralement les fonds sous marins de lAtlantique), un SURSAUT et une RESISTANCE simposent, non seulement pour défendre cas par cas les demandeurs dasile et les sans papiers, mais pour interpeller fortement les politiques : quelles propositions à court et à moyen terme pour quémerge enfin une toute autre politique dasile et dimmigration, mais aussi une politique de solidarité internationale qui sattaque aux causes de cette situation absolument intolérable . Et si notre regard en direction de tous ces migrants changeait ? Et si, au lieu de les présenter comme une menace, comme un « problème », nous les percevions enfin comme une richesse, comme un apport qui contribue à faire de notre pays une société interculturelle, métissée, riche de tant de diversités ?
(Jo BRIANT, animateur du Centre dInformation Inter-Peuples, porte-parole de la coordination iséroise de soutien aux sans papiers, auteur du livre « Mes luttes, nos luttes pour un autre monde », ed. La Pensée sauvage, 1987)